Histoires logiques
80 Couper la branche sur laquelle
on est assis
Djeha-Hodja
Nasreddin était assis à califourchon sur une grosse branche de cerisier, ses culottes
amples et son long burnous blanc enserrant sa taille et ses jambes se balançant
d'un côté à l'autre, chaque fois qu'il maniait sa hache.
- Le salut sur toi, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi ! Appela une
voix en dessous.
- Sur toi le salut, Khalid Effendi ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin
assis en équilibre sur la branche. Posant sa hache, il arrangea son turban qui
avait glissé sur le côté.
- Tu vas tomber de cet arbre ! L'avertit Khalid. Regardes comme tu es
assis !
- Tu ferais mieux de regarder où tu marches, rétorqua Djeha-Hodja
Nasreddin. Les gens qui regardent les cimes des arbres et les nuages sont
sûrs de se cogner les orteils.
Soudain, la branche s'est retrouvée au sol, suivie par la hache, puis par
Djeha-Hodja Nasreddin. Il était trop occupé pour remarquer qu'il était assis du
mauvais côté de la branche qu'il était en train de couper.
- Tu es un sage, Khalid Effendi, dit Djeha-Hodja Nasreddin. Tu m'as
dit quand j'allais tomber. Tu es sûrement un prophète. Dis-moi maintenant,
quand je vais mourir.
- Quand ton âne aura fini de braire quatre fois, lui dit Khalid.
Trop contusionné et ébranlé pour continuer à travailler désormais, Djeha-Hodja
Nasreddin monta sur son âne et se dirigea vers sa maison. Quant à l'âne, il
songeait à son râtelier, au foin qu'il contenait et à son petit ânon. A ce
rappel, il allongea son cou et se mit à braire. Soudain Djeha-Hodja Nasreddin
s'est rappelé la prophétie de Khalid, juste après sa chute du cerisier.
- Amin, Amin ! S'exclama Djeha-Hodja Nasreddin. Je suis un quart de
mort !
Un peu plus loin sur la route, ils ont rencontré un autre âne et son cavalier.
Le petit animal de Djeha-Hodja Nasreddin lança un braiment en guise de
salutation amicale à son congénère.
- Oh ! Là ! Là ! Se dit Djeha-Hodja Nasreddin, en frissonnant. Je
suis demi-mort !
L'âne a alors commencé à penser au ruisseau où il se désaltérerait bientôt, et
à l'évocation de l'eau fraîche qui l'attendait, il a lancé un troisième
braiment.
- Amin, Amin ! Gémit Djeha-Hodja Nasreddin. Je suis maintenant aux trois
quarts mort !
Il a caressé l'âne et s'est mis à lui parler, pour détourner l'animal d'un
autre braiment fatal. Juste devant lui, des hommes criaient des ordres à leurs
ânes. Les oreilles du petit âne de Djeha-Hodja Nasreddin se dressèrent. Il
voulait faire savoir à ses amis ânes qu'il arrivait. Il leur adressa un long et
tonitruant braiment de salutation. C'était le quatrième.
- Amin, Amin ! Cria Djeha-Hodja Nasreddin, en tombant de son âne. Je suis mort ! Je suis mort !
Les hommes de la caravane proche se sont précipités vers lui. Ils l'ont secoué.
Ils l'ont pincé. Il était aussi flasque qu'une sacoche de selle vide.
- Il a dit qu'il était mort, ont dit les hommes. Il doit sûrement
savoir. Nous devons le ramener à son village.
Ils ont chargé son corps sur son propre âne. Ils sont revenus vers Ak Shehir,
se demandant comment annoncer la nouvelle à sa femme. Ils ont pris un chemin
qui leur a semblé être un raccourci pour aller au village.
- Le raccourci est trop boueux, dit l'un d'eux.
- Mais la route est plus longue et trop caillouteuse, dit un autre.
- Le raccourci économisera une heure de voyage, dit un troisième.
Ils n'ont pas cessé de se disputer, jusqu'à..
- Quand j'étais vivant, s'écria Djeha-Hodja Nasreddin. Quand j'étais
vivant, je prenais toujours cette route.
Djeha-Hodja Nasreddin indiqua le chemin le plus court. Stupéfaits et effrayés,
les hommes ont rejoint leurs ânes et filé sans demander leur reste. Arrivé chez
lui, Djeha-Hodja Nasreddin s'est assis sur le seuil, en méditant sur son sort :
était-il mort ? Était-il vivant ?
81 Djeha-Hodja Nasreddin et
le mendiant
Confortablement installé sur la terrasse de sa maison,
Djeha-Hodja Nasreddin se prélassait, en goûtant la douceur d'un après-midi
printanier, quand quelqu'un l'appela de la rue :
- Djeha-Hodja Nasreddin ! Djeha-Hodja Nasreddin ! Descends voir ! J'ai une
question à te poser !
Il appela plusieurs fois et Djeha-Hodja Nasreddin finit par descendre, quoique
à contrecSur. Il trouva un homme qui tendait la main.
- Djeha-Hodja Nasreddin, donne-moi une pièce, s'il te plaît. Dieu te la
rendra au centuple.
- C'était donc cela ta question ! C'est pour ça que tu as troublé ma
tranquillité ! Viens avec moi !
Le mendiant grimpe péniblement avec Djeha-Hodja Nasreddin jusqu'à la terrasse.
- Maintenant, lui dit Djeha-Hodja Nasreddin, voici ma réponse : c'est
non.
82 La véritable tornade
Djeha-Hodja Nasreddin et son ami sont allés à la chasse au
loup. Espérant ramener un louveteau, son ami entra dans une tanière. Soudain,
la louve apparut, et avant qu'elle ait pu y pénétrer, Djeha-Hodja Nasreddin la
saisit par la queue. La louve s'est débattue, pour se libérer. Pendant ce
temps, son ami qui n'avait aucune idée de ce qui se passait à l'extérieur de la
tanière, dit :
- Hé, Djeha-Hodja Nasreddin ! Qu'es-tu en train de faire ? Tu envoies plein
de poussière, on dirait une tornade.
- Tu ferais mieux de prier, lui répondit Djeha-Hodja Nasreddin, pour
que la queue tienne bon. Si elle devait céder, tu verrais alors ce qu'est une
véritable tornade.
83 Le chat et le gigot
Djeha-Hodja Nasreddin va
au marché et achète un gigot de trois livres. Il rentre chez lui et donne la
viande à sa femme, en lui demandant :
- Voici la viande pour le déjeuner. Fais-la cuire à point, comme je l'aime
!
Puis il sort.Sa femme fait cuire le gigot. Comme on frappe à la porte, elle
ouvre : c'est son frère qui revient de voyage. Il a faim. Tous deux se mettent
à table et finissent par manger tout le gigot.Djeha-Hodja Nasreddin rentre et dit :
- Ça sent bon ! Où est
la viande que j'ai achetée ?
- Le chat a tout
mangé pendant que j'étais occupée à faire le ménage, répond sa femme.
Djeha-Hodja Nasreddin court après le chat. Il l'attrape et le met sur le
plateau de la balance : il constate alors qu'il pèse trois livres.
- Scélérate, crie-t-il à sa femme. Si les trois livres sont de la
viande, où est le chat ? Et si c'est le poids du chat, où est la viande ?
84 Le combat est fini, mais
l'édredon est parti
Djeha-Hodja
Nasreddin et sa femme ont été réveillés par des bruits venant de la rue.
Regardant par la fenêtre, Djeha-Hodja Nasreddin vit deux hommes en train de se
battre. Il a pris son édredon, l'a enveloppé autour de lui et a commencé à
marcher vers la porte. Sa femme lui a dit de ne pas s'en mêler, mais il l'a
ignorée.
- Voyons ce qui se passe, se dit-il et il est sorti.
Avant qu'il ait eu le temps de réaliser ce qui lui arrivait, un des hommes a
tiré l'édredon de son dos et s'est enfui avec, disparaissant dans l'obscurité
comme l'autre homme. Djeha-Hodja Nasreddin a essayé de les poursuivre quelques instants et, sans édredon pour le
protéger du froid, a vite abandonné, préférant l'intérieur douillet de sa
maison. Sa femme lui a alors demandé :
- Comment s'est terminé le combat ?
- Je ne sais pas comment il s'est terminé, mais tout ce que je sais, c'est
que le combat est fini et l'édredon est parti, a répondu Djeha-Hodja
Nasreddin.
85 Le joueur de luth
Quelqu'un demanda, un jour, à Djeha-Hodja Nasreddin s'il
savait jouer du luth.
- Oui, répondit Djeha-Hodja Nasreddin
On lui donna un luth et il commença à jouer.
- Diiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiing ....
Toujours la même note, avec la même corde, à plusieurs reprises. Après quelques
minutes, les gens demandèrent à Djeha-Hodja Nasreddin de cesser de jouer.
- Djeha-Hodja Nasreddin, ce n'est pas une façon correcte de jouer du luth,
vous jouez toujours la même note. Les joueurs de luth déplacent leurs doigts de
haut en bas et vice-versa.
- Eh bien, je sais pourquoi ils vont en haut et en bas et essayent les
différentes cordes.
- Pourquoi donc cela ?
- Parce qu'ils cherchent cette note que, moi, j'ai déjà trouvée.
86 Le pèlerinage et les pauvres
Djeha-Hodja Nasreddin rend visite à un homme riche du
village :
- Salut à toi, homme fortuné ! Grâce à Dieu, tu vis dans l'opulence et tu ne
manques de rien. Ta richesse t'a permis de faire plusieurs fois le pèlerinage.
Moi qui suis pauvre, tu le sais bien, j'aimerais aussi me rendre à la Mecque,
ne serait-ce qu'une fois, avant de mourir.
- Je te comprends, Nasreddin, mais tu sais aussi bien que moi que la religion
n'impose pas le pèlerinage aux pauvres.
- Écoute ! S'impatienta Djeha-Hodja Nasreddin, à chacun son rôle dans ce
village : pour l'interprétation de la religion, il y a l'imam ; toi,
contentes-toi de donner l'argent, sans plus !
87 Le potage du potage
- Quel bel animal ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin, en prenant
le lapin dodu que Yacine le braconnier venait de lui offrir.
- Je l'ai attrapé particulièrement pour vous ! Sourit Yacine
- Kalima ! Kalima ! Appela Djeha-Hodja Nasreddin.
Voilant son visage, Kalima est venu de la cuisine où elle
était affairée.
- Regarde le dîner que Yacine nous a apporté !
Djeha-Hodja Nasreddin a ri sous cape en prévision du bon repas qui
l'attendait, comme Kalima prenait le lapin.
- Je lui demande de rester et de le manger avec nous, dit Djeha-Hodja
Nasreddin. Fais pour le mieux pour le cuisiner.
Laissés seuls, les deux hommes se sont assis sur la natte et ont parlé - du
moins, c'est Djeha-Hodja Nasreddin qui parlait et le braconnier qui écoutait.
Djeha-Hodja Nasreddin savait qu'il restait deux heures avant que le repas ne
soit prêt, mais quelle meilleure façon de passer deux heures avec un auditeur
aussi attentif ? L'arôme piquant du lapin commençait à chatouiller leurs
narines. Enfin la porte s'ouvrit, Kalima portant un plateau contenant le lapin
et du pilaf ainsi que des tranches de pain.
- Quelle cuisinière ! Soupira Yacine.
- Quel lapin ! Marmonna Djeha-Hodja Nasreddin, la bouche pleine.
Ils ont mangé jusqu'au dernier morceau.
- Il reste les os ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin repus et somnolent. Les
potages de Kalima sont aussi bons que son pilaf.
De retour chez lui, Yacine, annonça à ses voisins comment il avait été
royalement traité à la maison de Djeha-Hodja Nasreddin. Le matin suivant,
Djeha-Hodja Nasreddin était de nouveau demandé à sa porte, où se trouvaient
deux villageois - des étrangers probablement. En se rappelant son plaisir de la
veille, Djeha-Hodja Nasreddin jeta rapidement un coup d'œil à leurs mains.
Vides !
- Que voulez-vous ? Leur dit Djeha-Hodja Nasreddin.
- Nous sommes les voisins du braconnier qui vous a apporté le lapin hier.
Les hommes semblaient attendre quelque chose. Ils ont humé l'arôme qu'exhalait
le potage que Kalima était en train de préparer.
Oh ! Un excellent camarade que Yacine !
- Dit Djeha-Hodja Nasreddin. Tous les voisins sont les bienvenus.
Entrez ! Entrez Le dîner sera bientôt
prêt et vous verrez quel bon potage Kalima peut faire avec les os du lapin. Une
grande cuisinière que ma Kalima !
Bientôt Kalima apporta un plateau avec trois bols de soupe fumante, une soupe
épaisse avec du riz et des légumes et quelques minuscules morceaux de viande de
lapin. Djeha-Hodja Nasreddin parlait pendant qu'il mangeait, mais sans
l'enthousiasme de la veille. Rassasiés, les hommes l'ont remercié pour le repas
et sont retournés à leur village, vantant l'hospitalité de Djeha-Hodja
Nasreddin. Le matin suivant, Djeha-Hodja Nasreddin est allé prudemment répondre
à un coup donné à sa porte. Deux autres villageois - des étrangers de nouveau –
étaient là.
- En quel honneur, cette visite ? Dit Djeha-Hodja Nasreddin en jetant un
coup d'œil à leurs mains vides.
- Nous sommes les voisins des voisins du braconnier qui vous a apporté le lapin.
Djeha-Hodja Nasreddin plissa les yeux et leur dit :
- Entrez et venez partager mon modeste repas.
Pendant qu'ils prenaient place, Djeha-Hodja Nasreddin est entré à la cuisine.
Il a versé une bouilloire d'eau chaude sur la cuillerée qui avait servi pour le
potage de la veille. Il a versé le liquide obtenu dans les bols qu'il a portés
à la pièce où les hommes attendaient.
- Oh les voisins des voisins du braconnier qui m'a apporté le délicieux
lapin ! Vous allez adorer ce potage du potage des os du lapin.
Un voisin des voisins de Yacine a regardé son bol d'eau chaude dans lequel surnageaient
deux grains de riz à côté de maigres rognures de navet. L'autre voisin des
voisins de Yacine a regardé son bol dans lequel surnageaient deux grains de riz
avec un lambeau d'oignon et une rognure de carotte. Djeha-Hodja Nasreddin a
fait un grand bruit en vidant son bol avant de raccompagner ses invités.
Et le jour suivant Kalima et Djeha-Hodja Nasreddin ont pu déguster, sans être
dérangés cette fois-ci, un repas bien calme.
88 Les baklavas empoisonnés
Une
fois, quand Djeha-Hodja Nasreddin remplaçait l'instituteur du village, les
parents d'un de ses élèves lui ont envoyé une grande boîte de baklavas. Il
salivait déjà à la pensée de les déguster, mais il les a mis dans le tiroir de
son bureau. Peu après il fut appelé par le directeur pour une affaire urgente.
Il laissa à ses élèves suffisamment de travail à faire pour ne pas être
inoccupés.
- Et j'espère que vous ferez vos exercices correctement, leur a-t-il
dit, sinon vous aurez des problèmes, de grands problèmes.
- Une dernière chose, dit-il alors qu'il atteignait la porte. J'ai des
ennemis, beaucoup d'ennemis. Je m'attends à recevoir de la viandes empoisonnée
et des bonbons empoisonnés, voire même, du baklava empoisonné. Je dois
vérifier tout ce que je reçois avant de le manger. Si vous tenez à vivre
longtemps, ne touchez à rien qui m'a été adressé. Surtout les baklavas.
Aussitôt parti, son neveu, qui était un de ses élèves, est allé au bureau, a
ouvert le tiroir et a pris les baklavas.
- N'en manges pas ! Lui crièrent ses amis, ils peuvent être empoisonnés
!
Le garçon leur a souri et leur dit :
- Bien sûr qu'ils ne le sont pas. Il veut juste les garder pour lui seul.
Et il commença à manger un baklava.
- Ils sont vraiment délicieux, dit-il et il en mangea un autre.
Quand ses amis ont vu qu'il ne lui était rien arrivé, ils ont entouré le bureau
et ont partagé les baklavas.
- Mais que lui dirons-nous quand il constatera qu'il n'y en a plus un ?
Dit l'un d'entre eux, en essuyant les miettes de sa bouche.
Quand Djeha-Hodja Nasreddin est revenu, il est allé directement à son bureau et
a regardé dans son tiroir, puis il a regardé fixement ses élèves.
- Quelqu'un, a t-il dit, quelqu'un est venu jusqu'à mon bureau.
Il y eut un silence total. Et Djeha-Hodja Nasreddin continua :
- Quelqu'un a ouvert mon tiroir. Et ce quelqu'un a mangé les
baklavas.
- C'est moi, dit son neveu.
- Tu as mangé les baklavas, après ce que j'ai dit ?
- Oui.
- Peut-être vas-tu me donner une explication. Je voudrais l'entendre avant
que tu ne meures.
- Bien, dit son neveu, le travail que tu as nous laissé était
beaucoup trop difficile pour moi. Tout que j'ai fait est faux. Je savais que tu
serais très fâché contre moi. J'avais tellement honte que j'ai décidé d'en
finir avec la vie. Mais, rien ne m'est arrivé, je me demande pourquoi ?
Djeha-Hodja Nasreddin examina minutieusement le visage innocent de son neveu.
Et dit :
- Peut-être, que c'est juste une punition différée. Au cas où je devrais
examiner le travail que tu as fait ?
89 Les choux dans le sac
Un jour, Djeha-Hodja Nasreddin a volé quelques choux dans un
jardin, en remplissant tout un sac. À ce moment-là, le propriétaire de jardin
est arrivé.
- Djeha-Hodja Nasreddin Effendi, que fais-tu dans mon jardin ? Demanda
le propriétaire.
- Vous vous souvenez de l'orage qui a éclaté il y a quelques minutes. C'est
ce qui m'a jeté ici.
- Pourquoi as-tu arraché ces choux ?
- Alors que je m'y accrochais pour ne pas être emporté par la tempête, ils
ont été arrachés.
- Ok, mais pourquoi les avoir mis dans votre sac ? Demanda le jardinier
- Eh bien ! C'est ce que je me demandais juste au moment où vous êtes arrivé.
90
Les potirons et les noix
Assis seul
sous un noyer, Djeha-Hodja Nasreddin s'aérait avec, en guise d'éventail, une
feuille de potiron cueillie dans le verger s'étendant à ses pieds.
- Je me demande si je ne devrais pas enlever ce turban qui me tient chaud.
Djeha-Hodja Nasreddin regarda à droite, à gauche, derrière lui, devant lui :
- Il n'y a pas âme qui vive en vue. Je peux enlever mon turban sans que
quelqu'un puisse rire de ma calvitie !
Il déroula son turban et l'utilisa pour essuyer sa tête chaude ruisselante de
sueur. Il posa le turban sur le sol, à côté de lui et soupira, satisfait,
ventilé par la feuille de potiron.
- Je me sens bien, dit Djeha-Hodja Nasreddin. J'ai fait du bon
travail dans le vignoble aujourd'hui. J'ai mérité un bon dîner. Kalima a dit
qu'elle allait faire cuire le potage de poulet pour le dîner.
Il agitait de plus en plus lentement la feuille de potiron, qui s'arrêtait dès
que Djeha-Hodja Nasreddin somnolait, reprenant dès qu'il s'éveillait de
nouveau. Soudain, il remarqua quelque chose d'insolite.
- Vieil arbre stupide ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin en pointant un doigt
accusateur au noyer qui le protégeait du soleil. C'est tout ce que tu peux
produire ? Dit-il en regardant avec mépris les noix qui poussaient sur
l'arbre.
- Regardez votre taille ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin aux noix. Les
meilleures d'entre vous ne sont pas plus grandes que mon pouce. Prenez exemple
sur votre voisin, le potiron. Sa liane est rampante et humble, mais voyez quels
fruits énormes elle donne.
- Songez, dit Djeha-Hodja Nasreddin à son auditoire de noix et de
potirons, que les choses auraient pu être inversées. Les énormes potirons
pourraient alors se tenir fièrement sur les solides branches de ce noyer. Les
petites noix pourraient s'accrocher sans peine à la liane du potiron, cette
dernière pouvant même relever sa tête, si elle portait des fruits de taille
raisonnable.
Une douce brise était brusquement apparue et agitait les branches au-dessus de
sa tête chauve.
- Oui, oui, continua t-il, si Dieu avait créé les arbres et les
lianes, pour….
Djeha-Hodja Nasreddin n'a jamais pu terminer sa phrase. Au-dessus de sa tête,
il y eut un petit craquement dans les branches, comme si quelque chose
traversait le feuillage. Un bruit sec retentit alors que quelque chose heurtait
la tête chauve de Djeha-Hodja Nasreddin. Il hésita un court instant. Avec sa
main gauche il ramassa une noix, petite sans doute, mais dure, très dure. Avec
sa main droite, il frotta sa pauvre tête où un petit morceau de coquille de
noix était planté. En s'excusant, Djeha-Hodja Nasreddin leva les bras au ciel,
qu'il prit à témoin :
- Oh Allah ! Dit-il humblement et avec humilité. Pardonne-moi
d'avoir dit que tu as eu tort d'avoir créé des potirons poussant sur des lianes
volubiles et des noix poussant sur des arbres. Tu as été plus sage que moi.
Supposons que cela avait été un potiron qui serait tombé de cet arbre sur ma
pauvre tête !
91 L'habit ne fait pas le moine
Un jour, Djeha-Hodja Nasreddin alla aux bains publics, mais
on ne le traita pas comme il l'aurait souhaitait. On lui donna un vieux
peignoir de bain et une serviette élimée. Il ne dit rien et donna une pièce
d'or à chacun des hammamjis, qui se sont maudits d'avoir été traité par ses
modestes vêtements. Une semaine plus tard, il revint au même établissement. Il
fut chaleureusement accueilli, chacun rivalisant avec les autres pour lui
offrir le meilleur service possible. En sortant, il donna un tout petit
pourboire.
- Comment, dirent les employés, cette somme ridicule pour ce que nous
t'avons offert !
- Ceci, répliqua Djeha-Hodja Nasreddin, c'est pour la manière dont j'ai
été traité la semaine dernière. Le pourboire de la semaine dernière était pour
la manière dont vous m'avez traité aujourd'hui.
92 Partage inéquitable ?
Quatre garçons vinrent trouver Djeha-Hodja Nasreddin et lui dirent :
- Nous ne pouvons pas partager des noix équitablement entre nous. Voulez-vous
nous aider ?
- Voulez-vous le partage de Dieu ou celui du commun des mortels ? Leur
demanda Djeha-Hodja Nasreddin.
- Le partage de Dieu, répondirent-ils.
Djeha-Hodja Nasreddin ouvrit le sac et donna deux poignées de noix à l'un
des garçons, une poignée à un autre, deux noix au troisième et une noix au
quatrième.
- Qu'est-ce que c'est que cette distribution, s'exclamèrent les enfants.
- C'est la manière divine, rétorqua Djeha-Hodja Nasreddin. Il donne
beaucoup à certains, peu à quelques-uns et rien à d'autres. Si vous aviez
choisi la manière des hommes, j'aurais fait un partage équitable.
93 Partager dix-sept ânes en trois
Un homme du village mourut, laissant dix-sept ânes à ses
trois enfants. Selon ses dernières volontés, l'aîné devait recevoir la moitié
du cheptel, le second le tiers et le cadet le neuvième. Ne pouvant exécuter ces
volontés, les trois enfants vinrent demander conseil à Djeha-Hodja Nasreddin.
- Vous êtes en train de vous disputer pour rien, leur dit ce dernier. Je
vais vous prêter mon âne et votre problème sera résolu.
Ajoutant son âne, il porta le troupeau à dix-huit têtes. Il donna la moitié à
l'aîné, soit neuf ânes, le tiers au second, soit six ânes et le neuvième au
cadet, soit deux ânes. Ce qui fit un total de dix-sept ânes. Il récupéra l'âne
restant, qui était celui qu'il leur avait prêté.
94 Que croire et qui croire
?
Djeha-Hodja Nasreddin travaillait au bazar comme porteur
occasionnel. Un jour, un marchand l'appela et lui demanda de l'accompagner chez
lui pour porter une lourde caisse contenant un lot d'assiettes en porcelaine.
Comme Djeha-Hodja Nasreddin demandait quel serait son salaire, le marchand lui
dit :
- Écoute, j'ai tout dépensé et il ne me reste plus d'argent. Je te paierai à
la fin de la semaine, quand j'aurai vendu ma récolte de dattes. En attendant,
pour t'encourager, je te livrerai trois secrets, en cours de route.
Après un certain temps, Djeha-Hodja Nasreddin s'arrêta car il ressentait la
fatigue. Il demanda alors à l'homme de lui dévoiler le premier secret.
- D'accord, dit ce dernier. Si quelqu'un te dit que cinq et cinq font
neuf, surtout ne le crois pas.
Reposé, Djeha-Hodja Nasreddin reprit son chemin, mais il s'arrêta de nouveau et
dit au marchand :
- Je ne ferai pas un pas de plus si tu ne me dis pas le deuxième secret.
- D'accord, dit l'homme, si quelqu'un te dit que le sable est un
aliment très nourrissant, ne le crois pas.
Reprenant son chemin, il arriva exténué à destination, suivi par le marchand,
qui lui dit :
- Voici le troisième secret : si quelqu'un te dit que je tiens
toujours mes promesses, surtout ne le crois pas.
A ce moment, Djeha-Hodja Nasreddin lâcha la caisse, qui tomba avec un bruit
retentissant. Il dit au marchand :
- En échange de tes trois secrets, je vais, à mon tour, t'en révéler un : si
quelqu'un te dit que tes assiettes sont toutes cassées, surtout crois-le.
95 Une question de lumière
Un jour, un homme trouve Djeha-Hodja Nasreddin en pleine nuit, à quatre pattes,
cherchant quelque chose dans le halo de lumière d'un lampadaire.
- As-tu égaré quelque chose ? Lui demande-t-il.
- Oui, j'ai perdu mes clés, répond Djeha-Hodja Nasreddin.
- Et où les as-tu laissées tomber ?
- Là-bas, dit Djeha-Hodja Nasreddin, en désignant un porche obscur.
- Mais alors pourquoi les cherches-tu ici, alors que tu les as perdues
ailleurs ? C'est stupide !
- Pas tant que ça ! Répond Djeha-Hodja Nasreddin, je préfère les
chercher là où il y a de la lumière !
96
La vérité ou la mort
Un jour le roi décida de forcer tous ses sujets à dire la vérité. Un gibet fut
érigé devant les portes de la ville. Un héraut annonça que quiconque entrerait
dans la ville devait d'abord répondre à une question qui lui sera soumise. Djeha-Hodja Nasreddin était le premier de la listes. Le capitaine de la garde lui a demandé
- Où allez-vous ? Dites-nous la vérité – sinon ce sera la mort par
pendaison.
- Je vais à ce gibet, dit Nasreddin, pour y être pendu.
- Je ne vous crois pas.
- Très bien, si j'ai dit un mensonge qu’on me pende de suite!
- Mais ce pourrait être la vérité, dit le capitaine !
- Exactement, dit Nasreddin, votre vérité.
97 La dette de cinq piastres
Djeha-Hodja Nasreddin flânait dans le marché quand un commerçant l'accosta, lui
reprochant de ne pas payer sa dette.
- Cher ami, lui demanda Djeha, combien vous dois-je au juste ?
- Soixante-quinze piastres, cria le commerçant, en colère.
- D’accord, d’accord, répondit Djeha. Vous savez bien que j'ai
l'intention de vous payer trente-cinq piastres demain et trente-cinq autres le
mois prochain. Cela signifie que je ne vous dois plus que cinq piastres.
N'avez-vous pas honte de m'accoster ainsi en public pour une dette de seulement
cinq piastres ?
98 De l'or ou des cailloux
?
Dans un village où Djeha-Hodja Nasreddin était imam, les gens avaient
l’habitude de collectionner des pièces d’or, de les mette dans une jarre et de
l’enterrer dans leur jardin. Une fois par an, ils déterraient la jarre,
admiraient les pièces puis l’enterrait de nouveau. Djeha prit des cailloux, les
mit dans une jarre et l’enterra.
- Effendi, ça ne va pas ainsi, tu dois remplir ta jarre d’or, lui dirent les
gens.
- Braves gens, dit Hodja, considérant que vous ne dépensez pas votre
argent, qu’importe que ce soit de l’or ou des cailloux ?
99
Un régime efficace pour l'obèse
Quand Djeha-Hodja Nasreddin exerçait la médecine, un homme obèse
vint le trouver.
- Vois-tu Hodja effendi, je ne peux plus respirer, je marche avec difficulté
avec ce ventre énorme. Hodja effendi, il faut me trouver un remède.
- Hélas pour toi, je ne peux rein, ta maladie n'a pas de remède efficace.
Dans un mois, tu seras mort.
Rentrant chez lui désespéré et ne songeant plus qu'au repos de son âme,
l'homme s'est tellement plongé dans la prière qu'il en oublia de s'alimenter. Au
bout d'un mois, comme il ne se passait rien et qu'il était toujours vivant, il
retourna voir Djeha-Hodja Nasreddin, en colère cette fois-ci :
- Espèce de charlatan, à cause de toi, je viens de vivre un mois d'angoisse
que je ne suis pas prêt d'oublier et cela pour rien !
- Comment pour rien, regarde ton ventre, il a disparu. Et surtout pense à me
payer le prix de la consultation.
100. Le commerçant polyvalent
Djeha-Hodja Nasreddin entre dans un bazar où l'on vend de tout
et demande au commerçant :
- Vends-tu des planches ?
- Oui, j'en vends.
- Vends-tu des clous ?
- Oui, j'en vends aussi
- As-tu des scies ?
- Oui, j'en ai.
- As-tu des rabots ?
- Oui, j'en ai aussi.
- Alors, demanda Hodja, comment se fait-il qu'avec tout ça tu ne sois
pas menuisier !
101. L'écrivain public
Un homme illettré vint trouver Djeha-Hodja Nasreddin pour lui écrire
une lettre. Une fois la lettre terminée, Hodja se mit à la relire à haute
voix :
- Ma chère épouse. Commença Hodja, vite interrompu par l'homme.
- Ce n'est pas ça du tout, je t'ai dit d'écrire "cher frère …"
- …. Cher frère, continua Hodja, ma chèvre Halouma est morte ce matin…,
de nouveau interrompu.
- Enfin, Hodja effendi, il s'agit pas de ma femme Halouma qui, elle, se
porte bien Dieu merci, mais de ma chèvre tout simplement.
- Mais c'est tellement mal écrit, dit Djeha-Hodja Nasreddin, que
j'arrive difficilement à la lire !
- Mais, c'est toi qui viens de l'écrire !
- Cela suffit comme ça, s'impatienta Hodja, cette lettre ne m'est pas
destinée et il est indécent de ma part de lire ce qu'elle contient !