Djeha-Hodja Nasreddin et son âne
12. Combien d'ânes : huit ou neuf ?
Djeha-Hodja
Nasreddin revenait du moulin, les sacoches de ses ânes pleines de froment
fraîchement moulu.
- Je leur montrerai, se disait-il, en riant sous cape. Ils n'ont pas
arrêté de m'abreuver de conseils sur les soins à prendre de leurs ânes et de
leur blé. Comme si je ne connaissais pas sur les ânes plus que n importe qui à
Ak shehir !
Il suivait le ruisseau qui parcourait la vallée partant du moulin. Arrivé au
sommet de la colline avant d'arriver à Ak Shehir, où les propriétaires
attendaient leurs neuf ânes, il se mit à les compter. Surpris, il n'en trouva
que huit. Sautant de son âne, il chercha partout, mais aucun âne manquant n
était visible à l'horizon. Il compta de nouveau et en trouva, cette fois-ci,
neuf. Enfourchant son âne, Il repartit et compta de nouveau ses ânes : "un
- deux trois - ", comptant jusqu'à huit. Pas de neuvième âne en vue
! . Il chercha derrière tous les arbres, derrière les rochers, pas l ombre d un
âne. De nouveau il compta, debout près de ses ânes. Il y en avait neuf. Perdait-il
ses esprits ou bien ses ânes étaient-ils ensorcelés ? Ou alors était-ce l
alcool qu il avait ingurgité qui lui jouait des tours ?
Il fut heureux de rencontrer un ami sur sa route.
- Oh Ahmed Effendi ! Avez-vous
vu un de mes ânes ? Je l ai perdu et puis je ne l'ai pas perdu.
- Que voulez-vous dire, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi ? Demanda Ahmed.
- J'ai quitté le moulin avec neuf ânes, expliqua Djeha-Hodja Nasreddin. Sur
une partie de mon chemin il y en avait effectivement neuf et sur une autre
partie il n y en avait plus que huit ! . Mustapha était accoutumé au
comportement étrange de Djeha-Hodja Nasreddin, mais il fut surpris. Il compta
alors les ânes et en trouva neuf.
- Montrez-moi comment vous avez compté vos ânes, dit-il à Djeha-Hodja
Nasreddin.
- Un - deux - trois, commença ce dernier, comptant jusqu à huit.
S arrêtant à ce dernier nombre, il regarda son ami impuissant et terrifié, ce
qui amusa Ahmed et le fit rire aux éclats.
- Qu'y a t-il donc de risible ? Demanda Djeha-Hodja Nasreddin.
- Oh Djeha-Hodja
Nasreddin Effendi ! Quand vous comptez vos ânes, pourquoi ne
comptez-vous pas celui sur lequel vous êtes assis ?
13. Comment lisent les ânes
Dans
une conversation avec Tamerlan, Djeha-Hodja Nasreddin commença à vanter les
mérites de son âne :
- Il est tellement intelligent que je peux tout lui apprendre, même à lire.
- Va et apprend lui à lire, dit Tamerlan. Je te donne trois mois pour
cela.
De retour chez lui, il commença l'apprentissage avec son âne. Il mit sa
nourriture habituelle entre les pages d'un gros livre et lui apprit à tourner
les pages avec sa langue pour trouver la nourriture. Il cessa de le nourrir
trois jours avant le terme de trois mois fixé par Tamerlan. Emmenant l'animal à
Tamerlan, il lui demanda un gros livre et le posa devant l'âne affamé. Ce
dernier entreprit de tourner les pages avec sa langue et, ne trouvant rien, se
mit à braire.
- C'est sûrement une étrange manière de lire, dit Tamerlan.
- Oui, rétorqua Djeha-Hodja Nasreddin, c'est ainsi que lisent les
ânes.
14. Des ânes à bon marché
Djeha-Hodja Nasreddin est allé au marché pour y vendre des
ânes. Les prix qu'il proposait étaient si peu élevés qu'aucun des autres
marchands d'ânes ne pouvait le concurrencer.
Un jour, l'un d'eux vint le voir :
- Djeha-Hodja Nasreddin, comment fais-tu pour proposer des prix imbattables,
pour des ânes magnifiques et bien entretenus ? Moi, je vole le fourrage, je
paie mal mes garçons d'écurie et pourtant je n'arrive pas à vendre moins cher
que toi ! Quel est ton secret ?
- Mon secret, lui confia Djeha-Hodja Nasreddin, je vais te le dire,
tout à fait entre nous : les ânes, je les vole.
15. Qui est le vendeur ?
Djeha-Hodja Nasreddin décida un jour de devenir vendeur de
pois chiches grillés. Il acheta, à un ancien marchand de pois chiches, un âne
et les outils nécessaires à ce commerce. Comme l'âne était habitué à ce négoce,
chaque fois qu'il passait devant une maison de clients potentiels, il se
mettait à braire. Djeha-Hodja Nasreddin ne pouvait ouvrir la bouche pour crier "marchand
de pois chiiiiiiiches", sans que l'âne ne se mette à braire. Arrivé à
la place du marché, prêt à crier "marchand de pois chiiiiiiiches..",
il fut devancé par l'âne qui a commencé à braire. Il se tourna vers lui et lui
dit :
- Qui est en train de vendre les pois chiches ? Toi ou moi ?
16. Un âne exceptionnel
- Je dis non et
non ! Je ne garderai pas cet âne un jour de plus !
Djeha-Hodja Nasreddin lança un regard furieux au petit âne gris qui battait
l'air patiemment avec sa queue pour éloigner les myriades de mouches qui
l'assaillaient, attendant que Djeha-Hodja Nasreddin lui mette sur le dos la
vieille carpette qui servait de selle.
- Qui te dit qu'un nouvel âne ne sera pas aussi, sinon plus têtu que
celui-ci, suggéra Kalima.
- Ce malheureux âne est plus que têtu ! Fulmina Djeha-Hodja Nasreddin. Il
mange comme un éléphant, mais devient chaque jour plus maigre. Il est lent
comme une tortue, paresseux comme une couleuvre, vicieux comme un renard,
stupide comme un poisson et têtu comme un âne !
Kalima tapota le petit âne qui a alors affectueusement frotté sa tête contre sa
manche. Kalima n'a rien dit. Elle s'était suffisamment disputée avec son mari
pour deviner quelles seraient ses réactions.
- Dis adieu à cette créature ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin, en enfourchant
le petit animal et lui a demandé, selon la manière habituelle de conduire les
ânes (un "rghr-r-r-r" guttural), d'avancer. Ce qu'il ne fit
pas.
- Un autre qu'un autre âne aurait déjà avancé à cet ordre. Tu verras quel
excellent âne je ramènerai du marché. Je peux vendre cet âne misérable
suffisamment cher pour en acheter un autre meilleur et il me restera une pièce
d'or pour te permettre de confectionner une nouvelle robe.
- Ughr-r-r-r, gronda t-il de nouveau.
Le petit animal agita ses longues oreilles, à contre-cœur, et s'en alla.
Jubilant à l'évocation de l'importante affaire qu'il allait réaliser au marché,
Djeha-Hodja Nasreddin tapota le cou de son âne et se dirigea vers la place du
marché.
- Voici un âne dont son propriétaire sera fier, dit Djeha-Hodja
Nasreddin en remettant l'âne au commissaire-priseur.
- Un tel âne devrait rapporter un bon prix, dit le commissaire-priseur.
Il poussa l'âne, pinça ses pattes et regarda ses dents. Comme Djeha-Hodja
Nasreddin, il vanta bien fort ses mérites. Le commissaire-priseur a aligné les
animaux l'un après l'autre pour la vente. Aucune offre n'a été faite pour l'âne
de Djeha-Hodja Nasreddin. Ce dernier n'avait d'yeux que pour un âne qu'il
voyait plus grand, plus soyeux et plus dodu que les autres. Sûrement c'était
l'âne qu'il lui fallait. Finalement, tous les ânes ont été vendus, sauf deux –
celui que Djeha-Hodja Nasreddin avait apporté et celui qu'il avait décidé
d'emporter.
Il fut soulagé de voir que le commissaire-priseur amenait d'abord son vieil âne.
Il avait besoin d'avoir l'argent de sa vente avant de faire une offre pour
l'âne sur lequel il avait jeté son dévolu.
- Voici un âne qui vaut la peine d'être acheté ! Dit le
commissaire-priseur, en se frottant les mains. J'ai souvent observé cet âne
et j'ai regretté qu'il n'ait pas été mien. Voyez cette lueur dans ses yeux !
C'est un âne qui vous obéira avant que vous ne lui en ayez donné l'ordre.
Regardez ces muscles ! Et ces pieds graciles! Je parie que cet âne est plus
rapide que n'importe quel âne d'Ak Shehir !
Djeha-Hodja Nasreddin regarda les pattes de son âne. Il n'avait jamais remarqué
qu'elles étaient graciles ni combien son poil était si soyeux.
- Combien offrez-vous pour le plus beau, le plus fort, le plus sage, le plus
travailleur, le plus obéissant des ânes de tout Ak Shehir ?
- Trente livres, offrit un villageois.
Djeha-Hodja Nasreddin le regarda fixement.
- Trente livres pour l'âne le plus meilleur d'Ak Shehir ! Cinquante,
surenchérit Djeha-Hodja Nasreddin.
- Soixante livres, proposa un autre villageois
- soixante-dix ! Quatre-vingt ! Quatre-vingt dix !
Le prix est monté, jusqu'à ce qu'un villageois offre deux cents livres.
- Deux cent dix, proposa un autre.
- Deux cent vingt, cria Djeha-Hodja Nasreddin.
Aucune autre offre n'ayant été faite, le commissaire-priseur remit la bride à
Djeha-Hodja Nasreddin, qui paya ainsi cash son propre âne.
- Ughr-r-r-r, ordonna t-il à l'âne qui s'est mis à trotter vers la
maison. Comme Kalima sera fière de cette acquisition ! .
A mi-chemin de la maison, il commença à se demander pourquoi sa bourse était
vide. Il avait projeté, en bon négociateur, de ramener à la maison un âne et
plus d'argent qu'il n'avait emporté. C'était embarrassant. Peut-être Kalima
pourra t-elle le lui expliquer ?
17. Djeha-Hoja, son fils et l’âne
Djeha-Hoja dit un jour
à son fils, alors qu’il atteignait sa douzième année :
- Demain, tu viendras avec moi au marché.
Tôt le matin, ils
quittèrent la maison. Djeha-Hoja s’installa sur le dos de l’âne, son fils
marchant à côté de lui. A l’entrée de la place du marché, Djeha-Hoja et de son
fils furent l’objet de railleries acerbes :
- Regardez-moi cet homme, il n’a aucune pitié ! Il est
confortablement assis sur le dos de son âne et il laisse son jeune fils marcher
à pied.
Djeha-Hoja dit à son
fils :
- As-tu bien entendu ?
Demain tu viendras encore avec moi au marché !
Le deuxième jour,
Djeha-Hoja et son fils firent le contraire de la veille : le fils monta sur le
dos de l’âne et Djeha-Hoja marcha à côté de lui. A l’entrée de la place, les
mêmes hommes étaient là, qui s’écrièrent
- Regardez cet enfant, il n’a aucune éducation, aucun
respect envers ses parents. Il est assis tranquillement sur le dos de l’âne,
alors que son père, le pauvre vieux, est obligé de marcher à pied !
Djeha-Hoja dit à son
fils :
- As-tu bien entendu ?
Demain tu viendras de nouveau avec moi au marché !
Le troisième jour,
Djeha-Hoja et son fils sortirent de la maison à pied en tirant l’âne derrière
eux, et c’est ainsi qu’ils arrivèrent sur la place. Les hommes se moquèrent
d’eux :
- Regardez ces deux
idiots, ils ont un âne et ils n’en profitent même pas. Ils marchent à pied sans
savoir que l’âne est fait pour porter des hommes.
Djeha-Hoja dit à son
fils :
- As-tu bien entendu ?
Demain tu viendras avec moi au marché !
Le quatrième jour,
lorsque Djeha-Hoja et son fils quittèrent la maison, ils étaient tous les deux
juchés sur le dos de l’âne. A l’entrée de la place, les hommes laissèrent
éclater leur indignation :
- Regardez ces deux-là, ils n’ont aucune pitié pour
cette pauvre bête !
Djeha-Hoja dit à son
fils :
- As-tu bien entendu ?
Demain tu viendras avec moi au marché !
Le cinquième jour,
Djeha-Hoja et son fils arrivèrent au marché portant l’âne sur leurs épaules.
Les hommes éclatèrent de rire :
- Regardez ces deux fous, il faut les enfermer. Ce
sont eux qui portent l’âne au lieu de monter sur son dos.
Et Djeha-Hoja dit à son
fils ;
- As-tu bien entendu ? Quoi que tu fasses dans ta vie,
les gens trouveront toujours à redire et à critiquer.
18. Combien de pattes pour un
âne ?
- Combien de pattes possède un âne ? Demanda
un passant à Djeha-Hodja Nasreddin.
Ce dernier descendit de son âne et compta, un par un, les membres de l'animal :
- Quatre, dit-il.
- Quoi ? Dit le passant. Tu ne sais même pas le nombre de pattes de
ton âne, au point de devoir les compter ?
- Bien sûr que je le sais ! Répondit Djeha-Hodja Nasreddin. Mais, la
dernière fois que je les ai comptées, c'était cette nuit et il y en avait
quatre. Je voulais juste m'assurer que rien n'avait changé.
19. Djeha-Hodja Nasreddin a
perdu son âne
Djeha-Hodja Nasreddin a perdu son âne, mais au
lieu de le chercher, il parcourt les rues de la ville en criant :
- Louange à Dieu le Clément ! Louange à Dieu le Miséricordieux !
Connaissant l'attachement de Djeha-Hodja Nasreddin pour son âne, les voisins
sont surpris et demandent à Djeha-Hodja Nasreddin :
- Pourquoi ces louanges à Dieu ? Tu ne devrais pas plutôt demander Son aide
pour retrouver ton âne ?
- Vous n'avez rien compris, déclare Djeha-Hodja Nasreddin. Je
remercie Dieu de ne pas m'être trouvé sur son dos quand il a disparu. Sinon,
c'est moi qui aurai été perdu.