Djeha-Hodja Nasreddin et la justice

 

20.    Le salaire du bûcheron
En haut d'une piste de montagne, Djeha-Hodja Nasreddin tirait son âne et s'est soudain arrêté. La résonance d'une hache, la voix d'un homme et le tintement de clochettes d'âne lui dit qu'il y avait de la compagnie, dans cet endroit solitaire. Bientôt il se heurta à un groupe de six ânes qui paissaient sur la lande verte. Sur les côtés étaient entassées des piles de bois coupé. Tout près, un homme musclé maniait une hache. Le bûcheron recula rapidement, alors qu'un arbre tombait.
- Bravo, brave bûcheron ! Acclama un second homme maigrichon, assis non loin de là. C'était un bel arbre, assez grand pour réchauffer toute une famille une bonne partie de l'hiver. A l'arbre suivant !
Sans regarder son compagnon confortablement assis, le bûcheron a marché vers un chêne, a pris fermement le manche de sa hache et a commencé à cogner au-dessus des racines de l'arbre. Djeha-Hodja Nasreddin était assis sur son âne, observant ce spectacle étrange - l'homme fort maniant la hache sans dire un mot tandis que l'homme assis ne cessait d'approuver, d'acclamer et de commenter. C'en était trop pour la curiosité de Djeha-Hodja Nasreddin.
- Pourquoi faites-vous tout ce bruit alors que c'est l'autre homme qui fait tout le travail ? Demanda t-il au petit homme.
- Oh ! Je l'aide, répliqua l'homme. Il a consenti à couper trente années de bois pour Hassan Bey. Pensez quel travail pour un seul homme. Je me suis associé à lui. Il manie la hache pendant que je l'encourage.
- Je pense,
dit Djeha-Hodja Nasreddin, que ce sont les bras musclés du bûcheron qui lui donnent du courage et pas vos vociférations.
Une semaine plus tard,  Djeha-Hodja Nasreddin rencontra de nouveau les deux hommes alors qu'ils discutaient devant le juge.
- J'ai gagné chaque livre moi-même, disait le bûcheron. J'ai coupé trente charges de bois pour Hassan Bey. J'ai chargé le bois sur les ânes et les ai conduits à la maison de Hassan Bey.
- Il a oublié comment je l'ai encouragé, dit le petit homme. J'ai donc gagné une partie de cet argent que Hassan Bey a fait l'erreur de donner entièrement au bûcheron.
Le juge semblait impuissant à trancher, n'ayant jamais rencontré un cas similaire auparavant. Il a été soulagé de voir arriver Djeha-Hodja Nasreddin.
- Je soumets ce cas à mon assistant Djeha-Hodja Nasreddin Effendi, dit le juge. Répétez-lui votre histoire.
Ce qu'ils firent. Djeha-Hodja Nasreddin a écouté, hochant la tête sagement, jusqu'à ce que les deux hommes n'aient plus rien à dire. Alors il a appelé un commerçant d'une boutique voisine.
- Apporte-moi un plateau, lui dit-il
Le plateau apporté, la foule s'approcha pou voir ce qui allait arriver.
- Donnez-moi l'argent que Hassan vous a payé pour les trente charges, dit-il au bûcheron.
- Mais c'est mon argent,  plaida le bûcheron. J'ai travaillé dur pour chaque livre alors que cet homme était assis à l'ombre, en proférant des sons étranges.
Sur l'insistance de Djeha-Hodja Nasreddin, à contrecœur, le bûcheron donna sa bourse. Djeha-Hodja Nasreddin a pris les pièces et, une par une, il les a fait tinter sur le plateau. S'adressant  à l'homme qui revendiquait sa part, il lui dit :
- Les entendez-vous ? Aimez ce son ? N'est-ce pas un tintement joyeux ?
La dernière livre avait quitté la bourse du bûcheron et fit entendre son tintement sur le plateau.
- As-tu  bien entendu ? Dit Djeha-Hodja Nasreddin au petit homme. As-tu  entendu chaque livre ?
Le petit homme acquiesça de la tête.
- Alors tu as eu ton salaire
, lui notifia Djeha-Hodja Nasreddin. La sonorité de l'argent est la paie appropriée pour la sonorité du travail.
Djeha-Hodja Nasreddin remit alors l'argent au bûcheron en lui disant :
- Et l'argent est la paie appropriée pour le travail.

21.    Vache contre vache
Djeha-Hodja Nasreddin exerçait, un certain temps, les fonctions de juge suppléant. Un paysan vint le trouver.
- Grand juge! Je viens te consulter. Supposons qu'une vache attachée à un piquet encorne une vache errante. Est-ce que le propriétaire de la première doit indemniser celui de la seconde ?
- Certainement pas
, répondit Djeha. Une vache doit être tenue dans son enclos. Tant pis pour son maître s'il la laisse vagabonder.
- Je suis vraiment soulagé, Djeha, car c'est ainsi que ma vache a blessé la tienne tout à l'heure.
- Par Allah ! Pourquoi ne m'as-tu pas donné dès le début une narration complète des faits. Le cas est beaucoup plus compliqué que tu ne me l'as dit. Il faut que je consulte la jurisprudence. Qu'on m'apporte le gros livre noir qui se trouve en haut sur l'étagère!

22.    Un don du ciel
- J'ai besoin d'argent ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin en adressant une prière à Allah. J'ai besoin de mille livres.
Hassan Bey, le riche marchand dont la cour était contiguë à celle de Djeha-Hodja Nasreddin, regardait du haut de sa fenêtre. Il pouvait voir Djeha-Hodja Nasreddin à genoux sur un tapis de prière défraîchi, et murmurant inlassablement sa prière.
- Oh Allah ! J'ai besoin d'argent – de beaucoup d'argent. J'ai besoin de mille livres. Huit cents livres ne seraient pas suffisants, ni neuf cents, ni même neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. Je dois avoir exactement mille livres. Je ne pourrais pas accepter une somme inférieure. Oh Allah ! Envoyez-moi mille livres – le plus tôt possible.
Hassan Bey, écoutant depuis sa fenêtre ouverte, a souri comme il aurait souri à un enfant priant pour un morceau de loukoum. Il a souri à l'idée de cette étrange prière de Djeha-Hodja Nasreddin.
- Il est temps, se dit-il, d'apprendre au vieux Djeha-Hodja Nasreddin de ne pas prier sans l’aide d’Allah pour que ses prières se réalisent.
Il riait encore alors qu'un plan s'échafaudait dans son esprit. Quittant son poste d'observation, Hassan Bey retourna hâtivement à l'intérieur de sa chambre, où était caché son argent. Il compta et recompta neuf cent quatre-vingt-dix-neuf livres, mit l'argent dans un sac, l'attacha  solidement et retourna silencieusement à la fenêtre ouverte. Il jeta le sac d'argent qui atterrit sur les pavés de la cour de Djeha-Hodja Nasreddin. Sans attendre de remercier Allah, Djeha-Hodja Nasreddin commença à compter l'argent. Il le compta à plusieurs reprises. La pile ne contenait que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pièces. Hassan Bey et sa femme, regardant par le treillage de la fenêtre, sans être vus, se retenaient pour ne pas rire.
- Laissons-le compter encore une fois, chuchota Hassan Bey à sa femme. Alors je lui expliquerai la plaisanterie. Il rira aussi franchement que nous.
Mais Hassan Bey avait trop attendu. Djeha-Hodja Nasreddin n'a pas compté les pièces de nouveau. Au lieu de cela, il les a remises dans le sac qu'il a lié solidement et l'a mis dans sa large ceinture. Alors il s'est mis à genoux sur le tapis de prière.
- Oh Allah !
Pria Djeha-Hodja Nasreddin. Vous n'avez pas correctement compté les livres. Vous me devez encore une livre. Envoyez-la-moi à votre convenance. Et mille remerciements pour les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf livres que vous m'avez envoyées.
Si ce n'était le treillage, Hassan Bey aurait sauté par la fenêtre sans se donner la peine de prendre l'escalier. En peu de temps, il fut à la porte de Djeha-Hodja Nasreddin.
- Rends-moi ma bourse - Rends-moi mes neuf cent quatre-vingt-dix-neuf livres !
- Votre bourse ? Vos neuf cent quatre-vingt-dix-neuf livres
?
- Oui, Je les ai jetées par la fenêtre, juste pour te faire une plaisanterie. Tu as dit que tu n'acceptais pas moins de mille livres.
- Non ! La bourse était un cadeau de Dieu. Elle est tombée directement du ciel en réponse à ma prière.
- Je te traînerai en justice, dit Hassan Bey. Nous verrons si elle est tombée du ciel ou de ma fenêtre !
Djeha-Hodja Nasreddin acquiesça.
- Mon burnous ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin. Kalima était en train  de le raccommoder. Je ne peux pas aller devant les tribunaux sans mon burnous.
- Je te prêterai un burnous, dit Hassan Bey.
- Et mon âne ! Il boite et ne peut faire une si longue distance
- Je te prêterai un cheval, dit Hassan.
- Mais, il me faut une selle et une bride ! Celles de  mon petit âne n'iront jamais sur votre grand cheval.
- Je te prêterai une selle et une bride.
Djeha-Hodja Nasreddin a roulé son tapis de prière et l'a rangé. Il a dit au revoir à sa femme et a suivi Hassan Bey. En parvenant à la cour, Hassan Bey n'a pas perdu de temps pour relater son affaire au juge.
- Bien, Djeha-Hodja Nasreddin, dit le juge, Avez-vous quelque chose à dire ?
- Pauvre Hassan Bey, soupira Djeha-Hodja Nasreddin, avec une voix pleine de compassion. Comme c'est triste ! Comme c'est très triste ! C'était un si bon voisin et si respecté par tous ! Quand on pense qu'il a perdu la raison !
- Que voulez-vous dire ? Dit le juge
Djeha-Hodja Nasreddin s'est rapproché du juge et a lui chuchoté d'une voix que l'on pouvait entendre partout dans la pièce :
- Il pense que tout lui appartient. Vous avez entendu son histoire à propos de mon argent. Demandez-lui quelque chose d'autre et il vous dira que c'est à lui. Demandez-lui, par exemple, à qui est le burnous que j'ai sur le dos.
- C'est mon burnous, bien sûr, a hurlé le marchand, Djeha-Hodja Nasreddin sait que c'est le mien.
Djeha-Hodja Nasreddin a secoué sa tête tristement.
- Essayez quelque chose d'autre, et demandez-lui, par exemple, à qui est la selle qui est sur mon cheval gris.
- C'est ma selle, bien sûr et c'est ma bride aussi, cria Hassan Bey. Djeha-Hodja Nasreddin le sait
- Vous voyez comment il est, dit Djeha-Hodja Nasreddin avec un soupir de pitié. Pauvre homme ! Il est si fou qu'il pourrait même revendiquer mon cheval gris.
- Bien sûr je revendique le cheval,
cria le marchand.
- C'est un cas étrange - un cas triste, dit le juge pensivement.
Il n'était pas facile de condamner l'homme le plus riche de tout Ak Shehir.
- J'ai cru Hassan Bey quand il m'a dit avoir jeté une bourse pleine d'argent à Djeha-Hodja Nasreddin. Maintenant, je vois les choses différemment. Quand il revendique la possession du cheval de Djeha-Hodja Nasreddin, de son burnous, de la selle et de la bride, il montre que son esprit est dérangé. Hassan Bey, je suggère que vous alliez chez vous et preniez un long repos. Vous avez travaillé trop durement, j'en suis sûr. Djeha-Hodja Nasreddin, vous pouvez garder votre bourse et tous les biens que votre voisin malheureux essaye de revendiquer.
Les deux hommes rentrèrent en silence par les rues d'Ak Shehir. Le marchand est allé devant sa porte et s'apprêtait à la fermer. À sa surprise, il fut suivi par Djeha-Hodja Nasreddin.
- Voici votre argent, lui dit Djeha-Hodja Nasreddin, remettant la bourse au marchand étonné, et votre burnous, et votre cheval avec sa selle et sa bride.
- Je vais revenir à la cour pour dire au juge que tout ceci n'était qu'une plaisanterie, dit Hassan Bey, qui ajouta pour Djeha-Hodja Nasreddin :
- Reprends  mon cheval
- Oh non ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin. Mon âne ne boite sûrement plus et Kalima a probablement réparé mon burnous.

23.    Une amende de cinq piastres
Un jour,  Djeha-Hodja Nasreddin se promenait dans les bois environnants quand tout à coup quelqu'un lui a donné une tape sur la nuque, et ce avec tellement de force qu'il a failli être renversé
- Comment oses-tu me frapper ! Lui dit Djeha-Hodja Nasreddin, mécontent.
Le jeune homme, un tant soit peu arrogant, lui a fait des excuses sommaires et a dit qu'il avait fait une erreur et s'était trompé, le prenant pour un de ses très bons amis. Il a par ailleurs émis l'avis que Djeha-Hodja Nasreddin faisait "une montagne d'un simple grain de beauté". Après cette offense évidente, rien moins qu'un procès ne pouvait satisfaire Djeha-Hodja Nasreddin. Le magistrat a entendu les deux parties avec une impartialité apparente, mais en fait c'était un ami du contrevenant.
- Bien, mon cher Djeha, a t-il dit. Je comprends parfaitement ce que vous ressentez. Quiconque, dans des circonstances identiques, ressentirait la même chose. Que diriez-vous si je vous permettais de lui donner une tape à votre tour ? Serez-vous quitte ?
- Non ! Je ne serai pas satisfait avec une telle sentence, dit Djeha-Hodja Nasreddin, qui estimait avoir été offensé et qui voulait que justice soit rendue.
- Bien, dit le juge. Ayant dûment délibéré sur les différents aspects du cas, je condamne le contrevenant à une amende de cinq piastres, pour être payée à la partie offensée.
Il a alors dit au jeune homme d'aller chercher les cinq piastres, ce que fit volontiers ce dernier. Djeha-Hodja Nasreddin s'était assis, en attendant le retour du jeune homme. Une heure a passé, puis deux heures, mais toujours aucun signe du jeune homme. Quand fut arrivée l'heure de fermer le tribunal, Djeha-Hodja Nasreddin choisit le moment où le magistrat était le plus occupé pour lui donner une puissante claque sur la nuque et dit :
- Désolé, je ne peux pas attendre plus longtemps, votre Honneur ! Quand notre ami reviendra, vous pouvez lui dire que c'est à vous qu'il doit maintenant les cinq piastres

24.   Se mordre l'oreille
Deux hommes sont venus consulter Djeha-Hodja Nasreddin quand il était magistrat. Le premier homme dit,
- Cet homme a mordu mon oreille - J'exige un dédommagement.
- Il s’est mordu lui-même,
dit le second. Nasreddin s'est retiré et a passé une heure à essayer de se mordre l’oreille. En vain, il n’a réussi qu’à se faire une bosse au front en tombant. ! De retour dans la salle du tribunal, Nasreddin prononça la sentence:
- Examinez l'homme dont l'oreille a été mordue. S’il a une bosse au front, il l'a fait lui-même et la plainte est écartée. Si son front n'est pas contusionné, c’est l'autre homme qui l'a fait et il doit payer une amende.