Fanfaronnades et ruses de
Djeha-Hodja Nasreddin
25. A qui sont les pieds
?
Un
jour, quatre garçons traversaient un ruisseau qui coulait à l'extérieur d'Ak
Shehir, quand ils ont entendu le bruit des sabots d'un âne.
- Cela ressemble à l'âne de Djeha-Hodja Nasreddin ! Dit Mouloud, le fils
du boucher.
Bientôt, sur le chemin qui longeait le ruisseau, les garçons observèrent un
petit âne gris, portant sur son dos Djeha-Hodja Nasreddin, à demi somnolent.
- Il est tellement endormi, que je parierai que nous pouvons lui jouer un tour, dit Djamal, le fils de
l'épicier.
- Quel tour ? Demanda Mahmoud, le fils du bourrelier.
- Nous devons trouver vite ! Dit Karim, le fils du tisserand.
L'âne et son propriétaire approchaient.
- Devons-nous l'appeler ? Chuchota Mahmoud.
- Non ! A répondu Karim. Si nous le laissons parler le premier, il ne
soupçonnera rien.
L'âne et Djeha-Hodja Nasreddin s'arrêtèrent près des garçons.
- Bonjour, les jeunes ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin. Qu'avez-vous donc
pour vous tenir ainsi, comme des arbres plantés dans le ruisseau ?
Les garçons ont poussé du coude Mouloud pour qu'il parle.
- Oh Djeha-Hodja Nasreddin Effendi ! Dit ce dernier, d'un ton affecté
qu'il voulait affligé. Nous sommes dans une situation épouvantable !
- Vous avez des ennuis ? Comment puis-je vous aider ? Dit Djeha-Hodja
Nasreddin, qui était descendu de son âne, s'était déchaussé et barbotait dans
le ruisseau.
- Si vous, vous ne pouvez pas nous aider, personne ne le pourra le et nous
devrions rester debout ici dans le ruisseau le reste de nos jours, lui
répondit Mouloud.
- Oh sage Djeha-Hodja Nasreddin ! Que devons nous faire ? Répéta Karim.
Djeha-Hodja Nasreddin regardait attentivement dans l'eau pour trouver quelle
chose épouvantable leur être arrivée. Tout ce qu'il pouvait voir, c'était un
ensemble de huit pieds vigoureux et trapus. Les garçons ont poussé du coude
Djamal pour continuer l'histoire.
- Vous ne voyez donc pas ce qui est arrivé, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi
? Gémit ce dernier. Nos pieds sont complètement emmêlés. Je pense que ce
pied-ci et que ce pied-là sont les miens, mais Mouloud dit que l'un des deux
est le sien
- Je dis que ce pied et celui là sont à moi revendiqua Mahmoud, mais
Karim revendique le premier.
Et ainsi de suite, chacun revendiquant les pieds de l'autre. Djeha-Hodja
Nasreddin observa et claqua sa langue comme pour montrer qu'il était désolé
pour les garçons. Djeha-Hodja Nasreddin s'approcha de la rive et prit un grand
et solide bâton qui traînait par-là.
- Je peux vous aider à trouver quels pieds appartiennent à qui, dit
Djeha-Hodja Nasreddin. Il éleva le bâton et l'abattit avec force près l'endroit
où se trouvait l'enchevêtrement des pieds. Mais personne ne fut atteint, car
plus aucun pied n'était là. Ils étaient tous sur la rive, chaque garçon ayant
retrouvé sa propre paire !
- Je suis bien content d'avoir pu vous aider, mes jeunes amis !
Riant sous cape, Djeha-Hodja Nasreddin remit ses chaussures et est remonté sur
son âne.
- Appelez-moi la prochaine fois que vous perdrez vos pieds ou alors
trouvez-vous d'autres sortes d'ennuis.
26. Des coups pour manger
Djeha-Hodja Nasreddin alla à la ville voisine pour affaires,
mais il n'avait pas d'argent. Comme il passait près d'une boutique où l'on
vendait du halva, il entra, saisit un gros morceau et commença à le manger. Le vendeur
vint vers lui et se mit à crier : .
- Comment osez-vous vous servir, sans demander ou sans avoir payé ?
Djeha-Hodja Nasreddin l'ignora et continua à manger. Furieux, le vendeur
entreprit de le bastonner. Djeha-Hodja Nasreddin continuait toujours à manger
et, s'adressant aux clients qui étaient là et avaient vu toute la scène, il
leur dit :
- Les habitants de cette ville sont tellement généreux qu'ils vous battent
pour vous forcer à manger quelques-unes de leurs délicieuses confiseries.
27. Djeha-Hodja Nasreddin commerçant
ambulant
Djeha-Hodja Nasreddin fit l'acquisition d'un étal de
marchand ambulant et se mit à parcourir les rues du village, en criant :
- Qui veut mes belles tomates rouges ! Qui veut mes belles salades ! Qui
veut mon persil frais !
Le premier client qui se présente découvre que, dans le panier de Djeha-Hodja
Nasreddin, il n'y avait aucun légume mais de la viande de chèvre, uniquement de
la viande.
- Que se passe t-il, Djeha-Hodja Nasreddin ? Tu ne vendras rien si tu
ne dis pas réellement ce que tu vends.
- Je sais ! Je sais ! Rétorqua
Djeha-Hodja Nasreddin. Mais si je crie "qui veut ma belle
viande de chèvre", j'aurai tous les chats et tous les chiens errants du
village à mes trousses.
28. Djeha-Hodja Nasreddin et
le chinois
Djeha-Hodja
Nasreddin prétend qu'il a fait jadis un voyage en Chine et que, là-bas, il a
appris le chinois. Quelqu'un, qui doit s'y rendre prochainement pour affaires,
lui demanda de lui enseigner quelques mots courants.
- Par exemple, dit-il, comment dit-on "éléphant" ?
- Pourquoi choisir un mot qui ne te servira à rien ? Ils n'ont pas d'éléphants.
- Alors, comment dire "moustique" ?
- "éléphant", "moustique", tu as le sens de la démesure !
L'animal que tu choisis est soit trop grand, soit trop petit. Là-bas, on n'aime
pas beaucoup les gens qui n'ont pas le sens de la mesure. Tu ne pourrais pas
choisir un animal de taille raisonnable ?
- Alors, si je veux acheter un veau, comment dire ?
- Quand j'ai quitté la Chine, les veaux venaient juste de naître. Ils n'ont
pas eu le temps de leur donner un nom
29. La peau de l'ours
Le bruit du choc de la hache de Djeha-Hodja Nasreddin
résonnait dans la forêt. Le silence s'est installé dès que Djeha-Hodja
Nasreddin s'arrêta pour se reposer. Soudain, Djeha-Hodja Nasreddin sursauta et
fut debout. Quel était ce craquement, sous les brindilles, non loin de ses
pieds ? Ce n'était pas les pas d'un écureuil, d'un lapin ou d'un renard.
Djeha-Hodja Nasreddin observa attentivement l'endroit d'où venait dont le
bruit. Le craquement devenait plus proche et plus fort. Il aperçut une fourrure
noire qui se déplaçait, puis quatre pieds rigides se dodelinant maladroitement
et venant vers lui, un nez noir luisant entre des yeux perçants ! Le plus grand
ours que Djeha-Hodja Nasreddin n'ait jamais vu de toute sa vie de bûcheron !
Djeha-Hodja Nasreddin a couru vers l'arbre le plus proche, un poirier sauvage
et il y a grimpé tant bien que mal, encore plus prestement que quand il était
enfant. Plus l'ours se rapprochait, plus il semblait grand. Il vint s'installer
juste sous l'arbre où Djeha-Hodja Nasreddin se cachait. L'ours a baillé. Il
s'est étiré. Il a baillé de nouveau. Il s'est étendu sur le sol, a grogné et
s"est assoupi, fermant ses yeux.
- Ne me fais pas une telle blague, pensa Djeha-Hodja Nasreddin., Tu
feins de dormir mais tu attends juste que je descende pour te précipiter sur
moi.
Djeha-Hodja Nasreddin s'est accroché à la branche, ses yeux fixés sur l'ours.
Il s'attendait à tout moment à ce que ce dernier lui saute dessus. Il a voulu
s'élever plus haut dans l'arbre, mais avait peur de faire du bruit et de donner
ainsi l'alarme. Alors l'ours a frémi et s'est détendu, puis a respiré
bruyamment en émettant un ronflement sonore.
- Tu semble endormi ! Chuchota Djeha-Hodja Nasreddin, pas du tout
certain pour oser croire ce qu'il voyait.
Puis, à l'épouvante de Djeha-Hodja Nasreddin, l'ours s'est dressé sur ses
pattes de derrière et a posé ses grandes griffes sur le tronc de l'arbre où
Djeha-Hodja Nasreddin était accroché. Il s'est mis à renifler voracement, jusqu'à
ce qu'il trouve ce qu'il cherchait - une poire sauvage bien juteuse. Mangeant
et montant, mangeant et montant, l'ours est parvenu presque en haut de l'arbre.
Tremblotant de peur, Djeha-Hodja Nasreddin atteignit la branche la plus haute
qui pourrait probablement supporter son poids. Si seulement l'ours se
contentait de ne pas aller plus haut. Il reniflait chaque poire à sa portée et
l'engloutissait jusqu'à ce que ses grandes lèvres soient tout près de la bouche
de Djeha-Hodja Nasreddin. Essayait-il de partager les poires avec lui ?
- Non, merci ! Cria Djeha-Hodja
Nasreddin, essayant d'être poli, même dans une telle situation, je ne
m'intéresse pas aux poires, je n'en mange jamais, non, jamais !
Soudain, on entendit des cris perçants venant du branchage proche. Avec un
hurlement terrifié, l'ours perdit l'équilibre et tomba à travers les branches.
Il y eut un bruit sourd quand il atteignit le sol, puis le silence – un silence
qui était le bienvenu. Djeha-Hodja Nasreddin a passé le reste de la nuit à essayer
de rejoindre lentement et progressivement le bas l'arbre. Après chaque
mouvement, Djeha-Hodja Nasreddin attendait pour être sûr que l'ours soit sans
vie. Le matin, Djeha-Hodja Nasreddin avait atteint la branche la plus basse du
poirier. Il sauta maladroitement de cette branche. Il commença à se diriger, en
boitant, vers sa maison, en pensant au petit déjeuner qui l'attendait et à
l'histoire qu'il allait raconter. Cependant, plus il s'imaginait le véritable
récit de sa nuit de tourment, plus il estimait qu'il n'y aurait aucune gloire à
en tirer. Soudain un sourire apparut sur son visage fatigué. Il est revenu en
courant vers le poirier, a sorti son couteau et dépecé l'ours. L'épaisse
fourrure noire sur ses épaules, il marcha à grands pas, en chantant, vers Ak
Shehir. Il n'est pas entré en ville par la petite porte, plus proche de sa
maison, mais a contourné la muraille pour entrer par la porte principale, près de la place du marché, parcourant les
rues animées, l'une après l'autre, jusqu'à ce que tout Ak Shehir sache que
Djeha-Hodja Nasreddin était un grand et courageux chasseur, qui avait tué, à
mains nues, un énorme et féroce ours noir.
30. Le clou de Djeha (mesmar
Dj'ha)
Ayant
des besoins d’argent, Djeha-Hodja Nasreddin se décida à vendre sa maison. Mais
il passa un accord avec l’acheteur, à qui il dit :
- Je te vends tout, sauf ce clou.
L’acheteur accepta. Le lendemain de la vente, Djeha-Hodja Nasreddin revient
dans son ancienne maison et dit à l’acheteur :
- Je dois accrocher quelque chose à mon clou, et il y accroche un
sarouel sale. L’acheteur n’est pas content mais il ne dit rien. Le jour
d’après, Djeha-Hodja Nasreddin vint déposer une carcasse de mouton. Face aux
protestations de l'acheteur, Djeha-Hodja Nasreddin répond :
- C’est mon clou. Je peux y mettre ce que je veux.
Et il en fut ainsi tous les jours. La maison était devenue une vraie puanteur.
Excédé, l’acheteur dit à Djeha-Hodja Nasreddin :
- Il nous faut trouver une solution, je n’en peux plus.
Ce à quoi Djeha-Hodja Nasreddin répond :
- Si tu veux, je te rachète la maison à moitié prix.
Et c’est ainsi que Djeha-Hodja Nasreddin récupéra sa maison.
31.
Le touriste et Alexandre le grand
Djeha-Hodja
Nasreddin est allé en pèlerinage à la Mecque et, en route, il est passé par Médine.
Comme il se dirigeait vers la mosquée principale, un touriste, l'air plutôt
embarrassé, s'est approché de lui.
- Excusez-moi monsieur, lui
a-t-il dit, vous semblez être d'ici ; j'ai perdu mon guide,
pouvez-vous me dire quelque chose sur cette mosquée ? Elle semble très ancienne
et importante.
Djeha-Hodja Nasreddin, trop fier pour admettre qu'il n'en avait aucune idée, a
immédiatement commencé une explication enthousiaste.
- C'est en effet une mosquée très ancienne et particulière. Elle a été construite
par Alexandre le Grand pour commémorer sa conquête de l'Arabie.
Le touriste a été impressionné, mais un doute se voyait sur son visage.
- Mais comment est-ce possible ? Je suis certain qu'Alexandre était grec ou
quelque chose comme ça, en tout cas pas un musulman. N'est-ce pas ?
- Je vois que vous avez quelques connaissances sur le sujet, répondit
Djeha-Hodja Nasreddin avec contrariété. En fait, Alexandre a été si
impressionné par ses succès militaires qu'il s'est converti à l'islam, pour
montrer sa gratitude à Dieu
- Oh ! Dit le touriste hésitant, en ajoutant, mais il n'y avait
sûrement pas d'islam au temps d'Alexandre ?
- Excellente remarque ! Rétorqua Djeha-Hodja Nasreddin. Il est
vraiment encourageant de rencontrer un étranger qui comprenne si bien notre
histoire. En fait, il a été tellement bouleversé par la générosité que
Dieu lui a témoigné qu'aussitôt il a commencé à pratiquer une nouvelle religion
et est ainsi devenu le fondateur de l'islam.
Le touriste regarda la mosquée avec plus de respect, mais avant que
Djeha-Hodja Nasreddin ne puisse tranquillement se fondre dans la foule, une
autre question lui vint à l'esprit.
- Mais n'est-ce pas Mohammed qui est le fondateur de l'islam ? Ce dont je
suis sûr, c'est que ce n'était pas Alexandre.
- Je vois que vous avez étudié la question, dit Djeha-Hodja Nasreddin. J'y
arrive justement. Alexandre a estimé qu'il pourrait correctement se consacrer à
sa nouvelle vie comme prophète en adoptant une nouvelle identité. Ainsi, il a
renoncé à son nom et, pour le reste de sa vie, s'est appelé Mohammed.
- Vraiment ? S'est exclamé le touriste, c'est étonnant ! Mais... mais
j'ai toujours pensé qu'Alexandre le Grand avait vécu bien longtemps avant
Mohammed ? Est ce juste ?
- Certainement pas ! A répondu Djeha-Hodja Nasreddin, Nous ne parlons pas du
même Alexandre. Vous pensez à un Alexandre le Grand différent du mien. Je parle
de celui qui se nommait Mohammed.
32. Le voyageur rusé et le mur
Un voyageur, de passage au village, demanda à un homme, adossé à un mur, s'il connaissait
bien Djeha-Hodja Nasreddin ?
- Je voudrais le rencontrer, dit-il, car on prétend qu'il est rusé.
Étant donné que je prétends être plus rusé, je voudrais me mesurer à lui.
L'homme lui répond :
- Peux-tu maintenir ce mur avec ton dos ? Ici, les hommes du village se relaient
pour éviter qu'il ne tombe. Pendant ce temps, je vais aller chercher
Djeha-Hodja Nasreddin et je reviens prendre ma place.
L'homme s'exécuta aussitôt. Au bout de quelques heures, des hommes du village
qui se demandaient ce qu'il faisait, l'abordent. Il leur expliqua ce qui s'est
passé. Ils lui répondirent :
- Pauvre idiot, tu as eu affaire à Djeha-Hodja Nasreddin lui-même ! ! !
33. Les poules pondeuses et le coq
Pendant des semaines, les garçons d'Ak Shehir avaient réfléchi à la manière de
jouer un tour à leur bon ami Djeha-Hodja Nasreddin. Ils avaient essayé à
plusieurs reprises, mais à chaque fois, le tour s'était retourné contre eux.
Enfin ils mirent au point un plan qui ne pouvait pas échouer – du moins il ne
pouvait échouer que si Djeha-Hodja Nasreddin oubliait d'aller au bain.
Finalement, est arrivé le jour où Djeha-Hodja Nasreddin devait aller au hammam.
Une demi-douzaine de garçons a rejoint Djeha-Hodja Nasreddin juste avant qu'il
n'ait atteint la porte du hammam. Ils ont parlé de diverses choses - juste pour
ne pas paraître impatients d'appliquer leur plan.
- J'ai une idée ! Dit Djamal, une merveilleuse idée ! Feignons d'être
un troupeau de poules. Celui qui ne pond pas un œuf dans le bain devra payer le
bain pour tous.
- Excellente idée ! Les garçons ont peut-être été trop rapides à
accepter un plan si étrange.
- Donc vous pensez que vous pouvez pondre des oeufs ? Leur demanda
Djeha-Hodja Nasreddin.
- Bien sûr ! Confirmèrent les garçons, essayant de ne pas pouffer de rire.
Voulez-vous vous joindre à nous pour ce jeu, Djeha-Hodja Nasreddin effendi ?
- Sûrement je souhaite être un des vôtres, répondit Djeha-Hodja
Nasreddin qui ne pouvait deviner de quoi il s'agissait, mais qui n'avait pas l'intention
de se laisser berné par n'importe qui. Alors qu'ils se déshabillaient,
Djeha-Hodja Nasreddin a remarqué que les garçons étaient plus lents et plus
maladroits que d'habitude. Il était prêt le premier et est entré dans le
hammam. Les garçons l'ont rejoint, s'accroupissant à côté de lui. Soudain un
des garçons a entamé un chant étrange. Cot-cot-cot…! Le garçon agitait ses
bras et sautait sur ses pieds. Il a indiqué la pierre chaude où se trouvait un
œuf blanc bien lisse. Avant que Djeha-Hodja Nasreddin n'ait eu le temps de
réagir, un deuxième garçon commença le même manège et indiqua un œuf blanc et
lisse sur la pierre où il s'était accroupi. L'un après l'autre, les garçons ont
caqueté, agité leurs bras et ont sauté, jusqu'à ce qu'ils aient chacun leur
oeuf. Djeha-Hodja Nasreddin s'est souvenu qu'ils avaient une main fermée quand
ils se sont accroupis à côté de lui. Leurs mains étaient maintenant grandes
ouvertes.
- A votre tour maintenant, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi, dirent-ils, en
poussant des cris aigus. Montrez-nous quelle bonne pondeuse vous êtes ou
alors payez pour le bain pour tous. Djeha-Hodja Nasreddin a regardé les
oeufs, puis les garçons. Il a regardé autour du hammam. Alors il a sauté sur un
banc, a tendu son cou comme s'il essayait de toucher le plafond avec sa tête,
agité ses bras et ouvert largement sa bouche.
Le tonitruant Cocorico ! Cocorico ! poussé par Djeha-Hodja Nasreddin se
répercuta sous la voûte surchauffée. Alors il sauta calmement de son perchoir,
revint à sa place et dit aux garçons :
- Dans une basse cour avec des poules aussi excellentes pondeuses, vous
devez avoir au moins un bon coq.
Et chacun paya pour son propre bain.
34. Se chauffer à la flamme d'une bougie
Djeha-Hodja Nasreddin était assis au
café, échangeant des histoires avec ses amis et fanfaronnant plus que de
coutume.
- Je pourrais tenir toute une nuit, debout dans la neige, sans aucun feu
pour me réchauffer.
- Personne ne peut le faire ! Dit un homme en regardant la neige tomber,
à travers la fenêtre.
- Je pourrais et je le ferai cette nuit-même. Je le ferai même si je n'avais
pas la moindre braise pour me réchauffer. Alors, si je perds mon pari, demain
je donnerai un banquet pour vous tous, chez moi. Le pari était lancé.
Les amis de Djeha-Hodja Nasreddin sont allés rejoindre leurs lits douillets,
tandis qu'il s'installait seul sur la place enneigée. La neige glacée enveloppant
ses pieds et fouettant son visage était pénible à supporter. Mais, plus pénible
encore était la somnolence qui le tenaillait. Il se devait de rester éveillé,
ne serait-ce que pour réchauffer, en les battant, ses pieds et ses mains glacés.
Il avait constaté qu'il était plus facile de lutter contre le sommeil en fixant
la bougie qui clignotait dans la maison de Mahmoud. Le matin est enfin venu.
Des curieux ont rencontré Djeha-Hodja Nasreddin, frissonnant et baillant,
qui rentrait chez lui prendre une tasse de café chaud. Ils lui ont demandé
des nouvelles de sa nuit et ont été émerveillés de ce qu'il avait fait.
- Comment as-tu pu rester éveillé toute la nuit ? Lui ont-ils demandé.
- J'ai fixé une bougie vacillante dans la maison de Mahmoud, a-t-il
répondu.
- Tu as bien dit une bougie ?
- Bien sur, répondit Djeha-Hodja Nasreddin.
- Une bougie allumée produit une flamme. La flamme donne la chaleur. Tu t'es
donc réchauffé grâce à la chaleur de cette bougie. Tu as perdu ton pari.
D'abord Djeha-Hodja Nasreddin a essayé de rire de leur argumentation, mais il
constatait bientôt qu'ils ne
plaisantaient pas. Il ne pouvait pas convaincre ses amis qu'une bougie à
l'intérieur d'une maison distante ne pouvait procurer aucune chaleur à un homme
se trouvant dehors sur la place enneigée.
- Quand viendrons-nous chez toi, pour le banquet ? Lui dirent ses amis,
insistant sur le fait qu'ils avaient gagné le pari.
- Venez ce soir, à la nuit tombée, leur dit Djeha-Hodja Nasreddin.
Juste après l'appel du muezzin pour la prière du soir, un groupe d'hommes vint
frapper à la porte de Dj'ha qui leur a ouvert. Laissant leurs chaussures près
de l'entrée, ils se sont assis en tailleur sur une natte.
- Le dîner n'est pas tout à fait prêt, lança Djeha-Hodja Nasreddin de sa
cuisine.
- Nous ne sommes pas pressés, nous attendrons le temps qu'il faut,
dirent-ils. Humant l'air ambiant pour deviner ce qui pouvait mijoter dans la
cuisine, ils ne décelèrent aucune odeur particulière. Ils ont attendu - et
attendu - et attendu.
- J'espère que vous n'avez pas faim, leur dit Djeha-Hodja Nasreddin de
la cuisine. Le dîner n'est pas encore prêt.
- Peut-être pourrions-nous t'aider, suggéra un invité affamé.
- Bien, dit Djeha-Hodja Nasreddin, Vous pourriez tous venir à la
cuisine pour aider.
Entrant dans la cuisine, ils furent surpris de trouver Djeha-Hodja Nasreddin
debout, en train de remuer avec application le contenu d'une grande marmite en
cuivre suspendue et sous laquelle brûlait (à bonne distance) une bougie
vacillante.
- Juste quelques minutes ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin, debout sur la
pointe des pieds, scrutant l'intérieur de la marmite froide. Ca ne devrait
pas tarder à bouillir. Une bougie donne tellement de chaleur, vous le savez
bien !
35. Simple idiot et Super idiot
Un jour, Djeha-Hodja Nasreddin alla au moulin pour faire moudre son blé. En
attendant son tour, il s'est mis à prendre des poignées de grains d'autres sacs
pour les mettre dans le sien. Le meunier remarqua le manège et se mit à crier
après Djeha-Hodja Nasreddin :
- Qu'est-ce que vous êtes en train de faire ?
- Je suis un idiot et je fais ce qui me vient à l'esprit, répondit
Djeha-Hodja Nasreddin.
- Vraiment, rétorqua le meunier. Alors pourquoi ne prenez-vous pas du
blé de votre propre sac pour le mettre dans les autres.
- Voyez-vous, dit Djeha-Hodja Nasreddin calmement, je ne suis qu'un
simple idiot. Si je faisais cela, je serais un super idiot
36.
Un pique-nique pour la fin du monde
Portant son
énorme turban jaune, son burnous blanc ouvert sur sa blouse rayée et un sarouel
ample, Djeha-Hodja Nasreddin se tenait debout contre le mur de briques,
observant le nuage de poussière brune qui s'élevait de la route menant aux
pâturages de la colline et surveillant son mouton.
- Quel beau mouton que voilà, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi, dit, d'un
ton songeur, Oualid qui passait par-là. Qu'il est dodu et tendre, grâce à
Dieu !
Djeha-Hodja Nasreddin jeta un regard soupçonneux à Oualid qui continuait à
penser à haute voix :
- Il est bien dommage de perdre ce mouton quand la fin du monde est pour
demain !
- La fin du monde ? S'étonna Djeha-Hodja Nasreddin
- Tu n'es pas au courant ? Dit Oualid. Si nous faisions rôtir le
mouton rapidement, il ne serait pas perdu quand la fin du monde viendra.
Ils marchèrent de concert et avaient maintenant atteint la porte de la maison
de Djeha-Hodja Nasreddin, quand ce dernier demanda :
- Pourquoi pensez-vous que la fin du monde est pour demain ?
- Pourquoi ? Vous n'avez donc pas entendu ? Chacun en parle.
Oualid interpella un groupe d'hommes qui étaient assis, prenant le soleil
au seuil de la porte voisine et leur dit - Djeha-Hodja Nasreddin n'a pas
entendu dire que la fin du monde était proche. Il ne réalise pas combien il
serait sage de sauver ce mouton dodu en le mangeant, tant que nous sommes
en vie pour l'apprécier.
- Oh ! C'est la chose la plus sensée à faire, dirent-ils, en chœur
Alors Djeha-Hodja Nasreddin prit sa décision et leur donna rendez-vous pour le
lendemain, près de la rivière, leur promettant le plus succulent des méchouis.
Le jour suivant était parfait pour un pique-nique au bord de la rivière. Les
hommes invités par Djeha-Hodja Nasreddin et beaucoup de leurs amis étaient là
quand les premières volutes de fumée montèrent du feu où Djeha-Hodja Nasreddin
faisait rôtir le mouton et cuire une énorme marmite de pilaf avec des
pistaches.
- Notre dernier jour au monde, se lamentait Djeha-Hodja Nasreddin,
essuyant des larmes dont on ne sait si elles étaient provoquées par la douleur
ou par la fumée du feu de bois ? Louange à dieu pour ce jour chaud et
ensoleillé. Si je n'étais occupé à rôtir ce mouton, j'irai faire une dernière
baignade à la rivière.
- Quelle bonne idée ! Dirent les convives. Nous allons nous baigner
pendant que tu rôtiras la viande.
En peu de temps, leurs vêtements étaient entassés près de Djeha-Hodja
Nasreddin et ils barbotaient dans l'eau de la rivière. Ils ne pouvaient pas
voir Djeha-Hodja Nasreddin, mais ils pouvaient entendre le crépitement du feu
et le son de sa voix :
- D'une minute à l'autre, ce sera la fin du monde.
Ayant mauvaise conscience, ils songèrent à lui dire que c'était une
plaisanterie. Et alors ils pourraient en rire ensemble en mangeant le mouton. A
l'odeur du mouton en train de rôtir s'ajoutait une autre odeur moins agréable,
mais qu'ils ne pouvaient identifier. Ils sortirent de l'eau et regardèrent
l'endroit où ils avaient déposé leurs vêtements. Ces derniers étaient dans le
feu en train de brûler. Djeha-Hodja Nasreddin sourit et dit :
- Oh ! Vos vêtements ? J'ai réalisé que, avec la fin du monde qui ne devrait
pas tarder, vous n'en auriez plus jamais besoin.
37. Avare ou généreux
Une riche personnalité du village donnait un
grand banquet et Djeha-Hodja Nasreddin n'y avait pas été invité. Il se présenta
néanmoins au dîner, alla trouver l'hôte et lui dit :
- Je suis juste venu te dire que certains, au village, racontent
qu'il n'y a pas plus avare que toi.
- Moi avare ! Si je l'étais, est-ce que je donnerais ce banquet ?
- Me voilà rassuré, dit Djeha-Hodja Nasreddin, les gens qui parlent ainsi ne
sont que des mauvaises langues, jaloux de ta prospérité. Quant à moi, je n'ai
jamais douté de ta générosité.
Et il alla tranquillement s'asseoir à une des tables.