Savnts et ignorants et
Djeha-Hodja Nasreddin
47. Djeha-Hodja Nasreddin et
le pommier
Djeha-Hodja
Nasreddin plantait un pommier dans son jardin quand le sultan vint à passer ;
il s'arrêta et dit à Djeha-Hodja Nasreddin, d'un ton moqueur :
- Voyons, Djeha-Hodja Nasreddin ! Pourquoi te donnes-tu tant de peine ? Tu
ne mangeras jamais les fruits de ce pommier. Tu sais bien que tu mourras avant
qu'il ne commence à produire des pommes.
Ce à quoi Djeha-Hodja Nasreddin répondit :
- Oh Sultan ! Nous mangeons les fruits des pommiers plantés par nos pères,
et nos enfants mangeront les fruits des pommiers plantés par nous.
Cette réponse pleine de sagesse plut au sultan qui, en récompense, donna une pièce
d'or à Djeha-Hodja Nasreddin.
- Oh Sultan ! , Dit Djeha-Hodja Nasreddin en empochant la pièce, voyez
comme ce pommier a déjà donné des fruits.
Cette remarque fit rire le sultan, qui lui donna une autre pièce d'or.
- C'est de plus en plus extraordinaire, s'écria Djeha-Hodja Nasreddin.
Voilà un pommier qui donne deux récoltes par an.
Le sultan se mit à rire aux éclats et donna une troisième pièce d'or à
Djeha-Hodja Nasreddin.
48. Djeha-Hodja Nasreddin et
le savant
Djeha-Hodja Nasreddin avait un bac qu'il utilisait pour
faire traverser la rivière aux gens. Un jour son passager était un savant
décidé à tester le savoir de Djeha-Hodja Nasreddin et à lui donner une leçon.
- Dites-moi, Djeha-Hodja Nasreddin, comment orthographiez-vous le
mot"magnificence" ?
- Je ne sais pas, dit Djeha-Hodja Nasreddin en continuant de ramer.
- Combien font deux tiers de neuf ?
- Aucune idée.
- comment calcule t-on la surface d'un triangle ?
- Pas la moindre idée.
- Vous n'avez donc pas appris tout cela à l'école ?
- Non !
- Dans ce cas, la moitié de votre vie est perdue.
À ce moment même, une terrible tempête est survenue et la barque a commencé à
couler. Les deux hommes se retrouvèrent à l'eau, assez loin l'un de l'autre.
- Dites-moi, Monsieur le savant, dit Djeha-Hodja Nasreddin. Avez-vous
appris à nager ?
- Non, jamais ! Dit lesavant qui se débattait pour ne pas se
noyer.
- Dans ce cas, lui cria Djeha-Hodja Nasreddin, ce n'est pas la moitié,
mais c'est votre vie entière qui est perdue.
49. Érudits et Ignorants
Il
y avait un seul jour de la semaine qui inquiétait Djeha-Hodja Nasreddin. Durant
six jours, il était aussi libre qu'un papillon. Il pouvait bavarder avec ses
amis sur la place du marché ou se rendre à dos d'âne au village voisin. Il
pouvait travailler dans son vignoble ou aller chasser dans les collines. Il
pouvait se rendre au café ou flemmarder au soleil sur sa terrasse. Il n'y avait
rien pour le bousculer, pour être à une certaine place ou à un certain moment
ni pour faire telle ou telle chose.
Mais le vendredi était différent, beaucoup plus différent. C'est le jour où
tous les bons musulmans se rendent à la mosquée. Parce que Djeha-Hodja
Nasreddin avait, des années auparavant, suivi l'école coranique, on lui
demandait, chaque vendredi, de monter à la chaire de la mosquée et de faire un
sermon. Cela lui convenait quand il avait quelque chose à dire, mais il y avait
nombre de vendredis où il n'avait pas plus d'idées que son petit âne gris.
C'est une chose que d'échanger des histoires avec ses amis au café, cela en est
tout à fait une autre que de parler, du haut de la chaire, à une nombreuse et
attentive assistance.
Les hommes, accroupis sur leur tapis de prière, le regardaient avec une mine
solennelle. Derrière le treillage, les femmes attendaient aussi. Bien sûr, la
psalmodie, qui venait avant le sermon, n'était pas difficile pour lui, car tous
les hommes y participaient, s'inclinant jusqu'à toucher le sol avec leur front.
Mais le sermon c'est cela qui était difficile.
Un vendredi, il marchait plus lentement que d'habitude dans les rues pavées
d'Ak Shehir et s'arrêta à la porte de mosquée pour y laisser ses chaussures. Il
bavarda avec les autres hommes qui prenaient place sur les tapis épais et
moelleux. Eux pouvaient s'accroupir sur les tapis, alors que lui devait monter
à la chaire surélevée. Peut-être la beauté de la mosquée lui donnerait-elle une
idée ? Il leva les yeux vers le plafond, mais aucune pensée ne lui vint. Il
observa les mosaïques sur les murs, mais il n'y trouva aucune aide. Il scruta
les visages des hommes qui le regardaient fixement. Il entendait les
chuchotements et les rires discrets des femmes voilées, assises derrière le
balcon grillagé.
Il se devait de dire quelque chose.
- Oh, gens d'Ak Shehir ! Savez-vous ce que je vais vous dire ?
- Non ! Répondirent, d'une seule voix, hommes et femmes.
- Vous ne savez pas ? Dit Djeha-Hodja Nasreddin. Vous êtes sûrs de ne
pas savoir ? Alors à quoi cela sert-il de parler à des gens qui ne savent rien
sur un sujet aussi important. Mes mots
ne seront d'aucune utilité pour des gens aussi ignorants.
Alors, il descendit de sa chaire et s'en alla. Le vendredi suivant, confronté à
la même difficulté, il dit :
- Oh, gens d'Ak Shehir ! Savez-vous ce que je suis sur le point de vous dire
?
- Oui, répondirent d'une seule voix hommes et femmes, se rappelant ce
qui était advenu après leur "non" de la semaine précédente.
- Vous savez ? Dit Djeha-Hodja Nasreddin. Si vous êtes sûrs de savoir
ce que je vais dire, je n'ai alors pas besoin de le dire. Pourquoi perdre des
paroles précieuses à dire ce que vous savez déjà ?
Alors, il descendit de sa chaire et s'en alla. Le troisième vendredi, le
retrouva encore en haut de la chaire, avec la même difficulté d'exprimer
quelque chose. Il dit alors :
- Oh, gens d'Ak Shehir ! Savez-vous ce que je suis sur le point de vous dire
?
- "Non", répondirent certains, "Oui"
répliquèrent d'autres.
- Certains d'entre vous savent, d'autres ne savent pas ! Dit Djeha-Hodja
Nasreddin qui, se frottant les mains, ajouta :
- Que ceux qui savent l'apprennent à ceux qui ne savent pas !
50. La valeur d'un conseil
Un jour ses amis ont demandé à Djeha-Hodja Nasreddin :
- Tu es un homme sage, Nasreddin Effendi. Peux-tu nous dire ce que tu
considères comme le plus précieux au monde ?
- Je considère le conseil, comme étant sans prix, dit Djeha-Hodja
Nasreddin.
Ses amis lui ont ensuite demandé :
- Et que considères-tu pour être sans valeur ?
- Je dirai que le conseil est la chose qui a le moins de valeur au monde.
- Eh bien, Nasreddin Effendi ! Objecta son auditoire. Comment une chose
peut-elle être à la fois sans valeur et la plus précieuse ? Tu dois faire une
erreur !
- Non, mes amis. Je sais de quoi je parle. Un conseil pris peut être précieux,
mais il devient sans valeur quand il n'est pas le bienvenu !
51. Les bons et les mauvais
Un
jour, un élève de Djeha-Hodja Nasreddin lui dit :
- Djeha-Hodja Nasreddin, chacun s'accorde à dire que vous êtes bon. Cela
veut-il dire que vous êtes réellement bon ?
Djeha-Hodja Nasreddin répondit qu'il n'en était pas nécessairement ainsi. Le
garçon demanda alors si le fait que chacun dise que Djeha-Hodja Nasreddin était
mauvais signifiait qu'il était réellement mauvais. Djeha-Hodja Nasreddin
répondit négativement. Le garçon demanda à Djeha-Hodja Nasreddin de
s'expliquer.
- Si des gens bons disent que je suis bon, alors je le suis vraiment et si
des gens mauvais disent que je suis mauvais, alors je suis bon
Il fit une pause, le temps de lisser sa barbe et continua :
- Mais vous savez combien il est difficile de dire quels sont les gens qui
sont bons et quels sont ceux qui sont mauvais.
52. Les prêtres et les trois questions
- Une lettre pour toi, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi !
Dit le messager du maire en remettant une feuille à Djeha-Hodja Nasreddin
étonné.
- Une lettre ? Pour moi ? Djeha-Hodja Nasreddin regarda fixement
l'enveloppe et la tourna et retourna dans sa main. Une lettre était chose rare
en ces temps où peu de personnes savaient lire et écrire. Heureusement,
Djeha-Hodja Nasreddin était un de ceux qui avaient appris à lire.
- Bien, lis-la maintenant ! Lui dit Kalima qui avait, par pudeur,
hâtivement baissé un voile sur son visage quand le messager s'est approché.
- Oui, lis-la ! Dit le messager, qui a regretté son ignorance tout le
temps qu'il portait cette lettre.
Djeha-Hodja Nasreddin s'est éclairci la gorge et s'est mis à lire :
"Trois prêtres voyageant ensemble, des savants, visitent actuellement
Ak Shehir. Ils ont des questions à poser à nos hommes les plus sages. Vous
devez venir à un banquet organisé en leur honneur "
Ce que fit Djeha-Hodja Nasreddin qui enfourcha son âne et se dirigea vers la
maison du maire, suivi par le messager. Il constata que l'épreuve de sagesse
devait se tenir avant le banquet. C'était bien, car il pourra somnoler après le
repas et il se devait de rester éveillé pour affronter les étrangers.
- Donc, voici le savant Djeha-Hodja Nasreddin ? Dirent les trois
prêtres, en le regardant attentivement.
- Je poserai la première question, dit un des prêtres. Où est le
centre de la terre ?
Avec l'orteil de sa chaussure usée, Djeha-Hodja Nasreddin a indiqué la trace
laissée par le sabot son âne.
- Le centre de la terre, dit Djeha-Hodja Nasreddin, est exactement
sous le sabot de mon âne ?
- En êtes-vous certain ? Demanda le prêtre.
- Oh ! Je le suis, dit Djeha-Hodja Nasreddin en haussant les épaules. Bien
sûr, si vous en doutez, vous n'avez qu'à le mesurer. Si votre mesure montre que
le centre de la terre est, ne serait-ce que d'un pouce, éloigné de l'endroit
que je vous ai indiqué, je saurai que vous êtes plus grand savant que moi.
Le prêtre regardait toujours la trace laissée par le sabot de l'âne. Il a
haussé les épaules et fait signe au prêtre suivant de prendre son tour.
- J'ai une question, dit le deuxième prêtre. Combien d'étoiles
brillent dans le ciel ?
- Il y a autant d'étoiles dans le ciel, dit Djeha-Hodja Nasreddin, qu'il
y a de poils sur mon âne.
- Comment le savez-vous ? .
- Oh ! C'est juste une des choses que je sais. Bien sûr, si vous
doutez de mon propos, vous pouvez compter les étoiles dans le ciel et compter
les poils sur mon âne. S'il y a une étoile ou un poil en plus ou en moins, tout
Ak Shehir saura que vous êtes beaucoup plus sage que moi.
Le deuxième prêtre a haussé les épaules et fait signe au troisième prêtre que
c'était son tour. Le troisième prêtre était le plus important d'entre eux. Son
turban était le plus grand. Sa barbe était la plus fournie. Son expression
était la plus suffisante.
- J'ai une question très simple à vous poser, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi,
dit-il. Combien de poils y a t-il dans ma barbe ? Il caressa fièrement sa
longue barbe poivre et sel.
- Oh ! C'est une question simple, répondit Djeha-Hodja Nasreddin. Il
y a autant de poils dans votre barbe qu'il y a de poils dans la queue de mon
âne.
- Comment être aussi sûr ? A demandé le prêtre.
- Bien sûr, vous avez le droit de douter de mon propos, dit Djeha-Hodja
Nasreddin. Dans ce cas, vous enlèverez un poil de la queue de mon âne
pendant j'en enlèverai un de votre menton. Si dans la queue de l'âne, il reste
un seul poil après que votre barbe soit épilée ou si, dans votre barbe, il
reste un seul poil après que la queue de mon âne soit épilée, vous pourrez dire
que vous en savez plus que Djeha-Hodja Nasreddin.
Caressant sa barbe, le prêtre a abandonné et a rejoint la foule. Et
Djeha-Hodja Nasreddin s'est alors demandé quand le banquet allait commencer.
53. Savoir ou ne pas savoir
Un jour, Djeha-Hodja Nasreddin décida de voyager pour parfaire son savoir.
Quand un jeune homme lui demanda quels gens il allait chercher à rencontrer, il
dit, se rappelant quelques sages paroles entendues au marché :
- Celui qui ne sait pas et ne sait pas qu'il ne sait pas, il est stupide. Il
faut l'éviter.
- Celui qui ne sait pas et sait qu'il ne sait pas, c'est un enfant. Il faut lui
apprendre.
- Celui qui sait et ne sait pas qu'il sait, il est endormi. Il faut le
réveiller.
- Celui qui sait et sait qu'il sait, c'est un sage. Il faut le suivre.
Djeha-Hodja Nasreddin a fait une pause et a continué :
- Mais, vous savez combien il est difficile, mon fils, d'être certain que
celui qui sait et sait qu'il sait, sait vraiment.