Djeha-Hodja Nasreddin :
histoires naïves et absurdes
58 Arriver propre dans l'autre
monde
Un jour que Djeha-Hodja Nasreddin était au cimetière, il
enleva ses habits et les secoua, pour les débarrasser de la poussière. Une
rafale de vent emporta sa gandoura et, alors qu'il essayait de la rattraper, il
tomba face à un groupe de cavaliers. Son apparition soudaine effraya les
chevaux, qui sont devenus difficiles à contrôler et les cavaliers faillirent
être jetés à terre. Ils dirent à Djeha-Hodja Nasreddin :
- Que faites-vous ainsi dans un cimetière ? Êtes-vous un fantôme ou quoi ?
- Mes amis, leur dit Djeha-Hodja Nasreddin, je viens de l'au-delà. Je
suis sorti de ma tombe pour me soulager, ne voulant pas arriver sale dans
l'autre monde. Aussitôt que je me serais soulagé, j'y retournerai.
59
Drôle
de comptage
Durant le Ramadan,
Djeha-Hodja Nasreddin avait l'habitude, chaque matin, de mettre un caillou dans
une cruche, pour compter les jours de jeûne. Chaque fois qu'il a voulu
savoir(connaître) quel le jour de Ramadan il était, il enlèverait les cailloux
et les compterait. Un jour son fils a vu la cruche de son père dans la cuisine
et y a mis deux poignées de cailloux. Quelques jours plus tard, un ami s’est
arrêté par bavarder avec Hodja..
- Hodja Effendi, lui dit-il, savez-vous à quel jour de Ramadan nous
sommes?
- Attends, dit Hodja, je les ai comptés avec des cailloux. Il alla à
la cuisine, enleva tous les cailloux de la cruche et les compta. Il y avait
149. Hodja savait que cela ne pouvait être juste. Revenu au salon, il dit à son
ami que c’était le 49ème jour de jeûne.
- Hodja Effendi, dit l'ami déconcerté, il est impossible que nous
soyons au 49ème de Ramadan.
- Cher ami, il vaut mieux me croire, car si l’on se fie à la cruche, nous en
sommes au 149èm
60 Sauvetage à la corde
Un homme grimpa à un arbre
et n’arrivait pas à en descendre. Djeha-Hodja Nasreddin, qui passait par là,
lui dit qu’il pouvait l’aider. Il prit une longue corde et en donna un bout à
l’homme.
- Attachez là autour de votre taille.
- Que faites-vous, Hodja effendi ? Dirent les autres passants. Vous ne
pouvez pas sauver un homme perché sur un arbre de cette manière !
- Faites-moi confiance, j’ai déjà essayé cette méthode et elle a été efficace.
L’homme attacha la corde autour de sa taille et Hodja tira sur l’autre
extrémité. L’homme tomba à terre et fut sérieusement blessé.
- Regardes le résultat Hodja ! dit la foule
- J’ai pourtant sauvé un homme comme ça, mais je ne me souviens pas si
c’était d’un arbre ou d’un puits !
61 Djeha-Hodja Nasreddin,
son père et les chaussures volées
Les
enfants du village passent leur temps à taquiner Djeha-Hodja Nasreddin et à
s'amuser à ses dépens. Un jour, ils le défient de grimper à un arbre, en lui
disant qu'il n'en est pas capable. Djeha-Hodja Nasreddin accepte le défi et,
retroussant ses manches et se déchaussant, il grimpe. Une fois là haut, les enfants
lui volent ses chaussures. Ce qu'il constate une fois redescendu. Il s'en va
alors à travers les rues du village, criant :
- Qu'on me rende mes chaussures sinon je vais faire comme a fait mon père
autrefois.
Entendant cela, les anciens du village s'empressent de lui en acheter une autre
paire, craignant qu'il ne mette sa menace à exécution. Cependant, quelqu'un lui
demande :
- Mais qu'a donc fait ton père quand on lui a volé ses chaussures ?
- Ce qu'il a fait, répond Djeha-Hodja Nasreddin, il est allé en
racheter une autre paire au marché.
62 Faire de son mieux
Djeha-Hodja Nasreddin avait un bSuf avec des cornes
magistrales, en arc de cercle. Son désir le plus cher était de pouvoir prendre
place entre les cornes pour conduire l'animal. Un jour que le bSuf somnolait,
il s'en approcha à pas feutrés et tenta de s'asseoir entre les larges cornes.
Réveillé, l'animal secoua sa tête et projeta Djeha-Hodja Nasreddin à terre. Il
tomba sur la tête et s'évanouit. Le voyant ainsi, sa femme le crut mort et se
mit à pleurer. Djeha-Hodja Nasreddin ouvrit les yeux et la consola :
- Ne pleure pas, ma chère ! J'ai fait de mon mieux, j'ai été sérieusement
blessé mais j'ai finalement réussi à faire ce dont j'ai toujours rêvé.
63 Grand ou petit verre ?
Djeha-Hodja Nasreddin est invité par son ami Mokhtar à
prendre le thé sur sa terrasse. Pour faire croire, aux voisins qui les
observaient de leurs terrasses toutes proches, qu'il était généreux, il donna à
Djeha-Hodja Nasreddin un très grand verre, mais qui ne contenait qu'un doigt de
thé.
- Donnez-moi une corde, pour que je l'attache à ma taille,
s'écria Djeha-Hodja Nasreddin, assez fort pour les voisins l'entendent.
- Tu perds la raison, Djeha-Hodja Nasreddin, dit Mokhtar.
- Au contraire, rétorqua Djeha-Hodja Nasreddin, Si je tombe au fond
du verre, comment veux-tu-m'en sortir sans corde ?
Ayant compris l'allusion, son ami lui amena cette fois-ci un tout petit verre
qu'il remplit à ras bord.
- Donnez-moi une corde, s'écria à nouveau Djeha-Hodja Nasreddin, pour
que je l'attache au verre.
- Cette fois, tu es complètement fou, dit Mokhtar.
- Si j'avale le verre, dit Djeha-Hodja Nasreddin à la grande hilarité de
l'assistance, comment ferai-je alors pour le sortir de mon estomac ?
64 J'aurais fait comme mon
père
Djeha-Hodja
Nasreddin perdit sa selle dans la ville où il s'arrêta pour passer la nuit. Il
dit alors aux gens du village :
- Ou vous trouvez ma selle ou je sais ce que je ferai.
Alarmés par ces propos, les paysans cherchèrent partout, sans rien trouver. Ils
revinrent à l'hôtel de Djeha-Hodja Nasreddin et le virent en train de seller
son âne. Avant qu'il ne quitte la ville, ils lui demandèrent :
- Qu'aurait-tu fait si ta selle n'avait pas été retrouvée ?
- J'ai une vieille sacoche à la maison, répondit-il. Je l'aurais découpée
et j'en aurais fait une nouvelle selle.
65 La hachette à 500 dinars
Un
beau jour, Djeha-Hodja Nasreddin décida de faire une visite à une ville
voisine. Comme il se préparait à partir en voyage, sa femme l'a vu enfermer sa
hachette dans le coffre mural.
- De qui caches-tu cette hachette ? Demanda t-elle.
- Bien, si tu veux vraiment le savoir, je la cache de notre chat.
Sa femme fut évidemment surprise par sa réponse.
- Excuse-moi, mais peux-tu me dire ce que notre chat ferait avec ta hache ?
- Ma chère femme, si notre chat est excité par un morceau de foie valant à
peine 10 dinars, il deviendrait complètement fou s'il pouvait avoir une
hachette en valant 500.
66
La
marmite qui enfante et qui meurt
Djeha-Hodja
Nasreddin vint frapper un jour à la porte de sa voisine Fatima :
- Peux-tu me prêter une de tes marmites ? J'en ai
besoin pour faire mon repas.
- Bien sûr, lui
dit-elle, je vais te la chercher.
La voisine revint avec une marmite de taille
moyenne qu'elle donna à Djeha-Hodja Nasreddin. Le lendemain, Djeha-Hodja
Nasreddin posa une petite marmite à l'intérieur de la première et frappa à la
porte de sa voisine.
- Merci beaucoup, ma sœur. Voici ta marmite, elle
m'a rendu grand service.
- Mais, Nasreddin, la petite n'est pas à moi !
- Mais si ! La nuit, ta marmite a accouché d'une
petite. C'est sa fille, donc elle te revient de droit.
La voisine se moqua de la crédulité de
Djeha-Hodja Nasreddin, mais fut contente de gagner une petite marmite. Quelques
jours plus tard, Djeha-Hodja Nasreddin frappa à nouveau à la porte de sa
voisine.
- Peux-tu encore me prêter une de tes marmites
?
- Avec joie, lui répondit-elle. Je m'en
vais te prêter la plus grande et la plus belle.
La voisine espérait récupérer une deuxième belle
marmite. Djeha-Hodja Nasreddin prit la grande marmite, remercia sa voisine et
rentra chez lui. Deux jours passèrent, puis quatre, sans aucune nouvelle de
Djeha-Hodja Nasreddin. La voisine commença à s'inquiéter. Elle finit par
frapper à la porte de son voisin.
- Tu as oublié de me rendre ma marmite.
- Je n'ai point oublié, mais je ne savais pas comment
t'annoncer la mauvaise nouvelle. En vérité, alors qu'elle accouchait, ta belle
marmite est morte la nuit dans des douleurs atroces.
- Es-tu en train de te moquer de moi, Nasreddin ? Où
a-t-on entendu parler de marmite qui meurt
?
-
Tu as cru qu'une marmite pouvait enfanter et maintenant, tu refuses de croire
qu'elle peut mourir ?
67 La véritable question
Djeha-Hodja Nasreddin était chez lui, en train de préparer
un tajine. Une fois le plat réchauffé, il le retire du feu et verse un seau
d'eau pour éteindre les flammes.Djeha-Hodja
Nasreddin reste interdit, comme si c'était la première fois qu'il remarquait la
fumée et le bruit produits au contact de l'eau sur le feu.Il se précipite hors de chez lui et se rend à l'autre bout
du village où habite un vieillard réputé pour sa grande sagesse. Djeha-Hodja
Nasreddin déboule dans la cuisine, où l'homme vénérable était assis à attendre
que son tajine soit cuit. Il prend le plat, le renverse par terre et jette de
l'eau sur les flammes pour les éteindre.
Ensuite il se retourne vers le sage :
- Dis-moi, noble sage, j'ai une question à te poser. Peux-tu
me dire, de l'eau ou du feu, lequel a produit cette fumée et ce bruit ?
Le vieil homme s'assoit un moment, regarde Djeha-Hodja
Nasreddin, puis son repas répandu sur le sol. Enfin il se lève et donne une
gifle retentissante à Djeha-Hodja Nasreddin :
- Dis-moi, Djeha-Hodja Nasreddin, j'aimerais d'abord que tu
répondes à ma question. De ma main ou de ta joue, laquelle a produit le bruit
que tu viens d'entendre, et la douleur que tu as certainement ressentie ?
68 L'argent cash
Djeha-Hodja Nasreddin a ouvert à son créancier qui avait
plusieurs fois frappé à sa porte pour réclamer le remboursement de ses
créances.
- Bientôt, dit Djeha-Hodja Nasreddin, je te rembourserai bientôt.
- Mais quand ? Demanda l'homme.
- Écoute ! J'ai semé des graines d'épine dans la rue, le long du mur.
- Et alors ?
- Quand la graine fleurira, nous aurons beaucoup d'épines au printemps.
- Oui, sans doute ! Alors ?
- De nombreux troupeaux de moutons passent par cette rue. Lors de leur
passage, ils laisseront un peu de leur laine sur les épines. Je collecterai
cette laine et ma femme la filera. Alors, la suite est facile à deviner ! Je
vendrai le fil sur le marché et ainsi je te rembourserai ma dette.
L'homme éclata de rire à l'évocation ce plan ridicule. Alors Djeha-Hodja
Nasreddin lui dit :
- Maintenant que tu as senti l'argent cash entre tes mains, tu peux te
permettre de rire, espèce de fripon !
69 Le chant du rossignol
Alors qu'il était enfant, Djeha-Hodja Nasreddin grimpa à un
figuier et se mit à en manger les figues. Il fut aussitôt pris par le
propriétaire du verger qui lui demanda :
- Qui es-tu ? Que fais-tu sur mon arbre ?
- Je suis un rossignol, lui dit Djeha-Hodja Nasreddin.
- Si tu es vraiment un rossignol, répondit le propriétaire, alors
fais-nous entendre ton chant.
Djeha-Hodja Nasreddin émit des sons étranges, essayant d'imiter le rossignol.
- Quel genre de rossignol es-tu ? Dit l'homme. Un rossignol ne chante
pas comme ça !
- Effectivement, dit Djeha-Hodja Nasreddin, ceci est la manière dont
chante un jeune rossignol inexpérimenté.
70 Le dindon qui pense
Au
marché aux oiseaux un homme vendait un perroquet dont il vantait le plumage
multicolore et ses dons exceptionnels d'imitateur :
- Admirez ses couleurs rouge, vert, jaune, bleu, et de plus il parle, il
répète fidèlement tout ce qu'on lui dit !
Une foule de curieux l'entourait mais, vu son prix élevé, personne ne pouvait
l'acheter. Le lendemain, Djeha-Hodja Nasreddin vient au marché pour vendre un
dindon noir au bec rouge. Les gens s'étonnent du prix demandé par Djeha-Hodja
Nasreddin, plus que celui du perroquet de la veille.
- Djeha-Hodja Nasreddin, demanda un des badauds, comptes-tu vraiment
vendre ton dindon à ce prix, alors qu'on peut en acheter dix pour la même somme
?
- Si, pour l'oiseau d'hier, on demandait cinq cents dinars, mon dindon en
vaut bien mille !
- Mais, Djeha-Hodja Nasreddin, l'oiseau exotique d'hier parlait.
- Justement, mon dindon fait beaucoup mieux que lui !
- Que fait-il donc de mieux ?
- Il pense !
71 Le sauvetage de la lune
Djeha-Hodja Nasreddin bailla et s'étira.
- Il est temps d'aller au lit, se dit-il en se frottant les yeux, mais
prenons d'abord un bon verre d'eau fraîche
Il essaya d'atteindre la cruche. Vide ! .
- Kalima ! Appela t-il, Kalima !
Aucune réponse ! Il devait aller lui-même au puits pour remplir la cruche. Une
fois dehors, il inspira profondément, appréciant la fraîcheur de l'air et
humant le parfum des fleurs d'amandier. Il était bien content que Kalima soit
endormie
- Je me demande si l'eau est noire ou dorée, par une telle nuit,
pensa-t-il.
Il se pencha pour regarder le fond du
puits, ses yeux grand ouverts. Aussitôt il poussa un cri et pleura, cherchant
désespérément quelqu'un pour l'aider.
- Kalima ! Appela t-il, Kalima ! La lune est tombée dans le
puits !
Aucune réponse et personne pour l'aider. Quelque chose était arrivé qui
rendrait triste le monde entier. Lui,
et lui seul pouvait rétablir les choses et il devait trouver un moyen pour
cela. Mais, il était troublé et ne savait par où commencer ? Il remarqua le
crochet au bout de la corde qu'il tenait dans sa main.
- Si ce crochet peut soulever un seau d'eau, il peut sûrement soulever la
lune, se dit-il. Tiens bon, belle lune, tout sera bientôt comme avant.
Il envoya le crochet dans le fond et le ramena, mais il n'y avait rien
d'accroché malgré ses efforts ! Soudain, dans un nouvel effort, il tomba à la
renverse, les yeux fixés au ciel. Il vit alors la lune, une pleine lune bien
ronde, qui brillait dans le ciel.
- Oh Lune ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin triomphant, cela a été un rude
un combat, mais je t'ai sauvée. Maintenant tu peux briller à nouveau pour le
monde entier.
72 Les brioches du boulanger
Quand
il arriva à Konia, Djeha-Hodja Nasreddin avait faim, mais il n'avait pas
d'argent. Il s'arrêta devant une boulangerie et vit des brioches bien dorées
dans la vitrine. Il entra et désignant les brioches, il dit au boulanger :
- Est-ce que tout ceci est à vous ?
- Bien sûr, dit le vendeur.
- Êtes-vous bien sûr que tout ceci est à vous ? Insista Djeha-Hodja Nasreddin.
Mécontent et agacé, le vendeur confirma ses dires.
- Alors, si toutes ces brioches sont à vous, dit Djeha-Hodja Nasreddin, pourquoi
ne les mangez-vous pas ? Qu'est-ce qui vous en empêche ?
73 Pourquoi tant de bruit
?
Chaque
fois que Djeha-Hodja Nasreddin décidait d'aller au lavoir, il pleuvait.
- J'ai trouvé la solution, dit-il. Nous n'allons pas faire connaître
à Dieu quel jour nous devons nous rendre au lavoir.
- Comment ? Lui demanda sa femme
- Quand le temps s'annoncera bon, tu me feras un signe convenu et j'irai au
bazar acheter du savon et d'autres ingrédients utiles. Nous ferons attention de
ne rien dire l'un à l'autre.
Quelques jours plus tard, la femme de Djeha-Hodja Nasreddin lui signala qu'elle
allait faire sa lessive. Quand il revint de la boutique où il avait acheté le
nécessaire, il pleuvait. Il regarda le ciel. Soudain, il y a eu un éclair,
suivi par un grondement de tonnerre. Il cacha ce qu'il avait acheté sous son
burnous et dit :
- Il n'est pas nécessaire de faire tant de bruit. Nous n'allons pas faire de
lessive aujourd'hui.
74 Quand les ânes pondent des œufs
Des plis de sa veste lâche, Kamil sortit quelque chose de grand, lisse, rond et
jaune et l'a fièrement tendu à Djeha-Hodja Nasreddin et Kalima.
- Un œuf d'âne, annonça t-il. Tout que vous avez à faire est de vous
asseoir sur cet œuf pendant trois semaines. Alors un bébé âne en sortira. Il
grandira et dans quelques mois vous aurez un deuxième âne vigoureux pour porter
vos charges et vous emmener tous les deux en voyage.
Djeha-Hodja Nasreddin et Kalima furent surpris par la bonté de Kamil.
Auparavant, ils n'avaient jamais pensé à lui comme un très bon ami. En fait,
ils avaient eu une querelle avec lui, juste la semaine dernière.
- Nous vous remercions sept fois pour ce merveilleux cadeau ! Lui
dirent-ils.
Les trois semaines suivantes ont été longues pour Djeha-Hodja Nasreddin et
Kalima. Tandis que Djeha-Hodja Nasreddin était assis sur l'œuf, fumant son
narguilé ou somnolant, sa femme préparait les repas et nettoyait la maison.
Quand Kalima était assise sur l'œuf, tout en filant sa laine, Djeha-Hodja
Nasreddin coupait du bois, allait à la place du marché ou au café et discutait
avec ses amis. Les voisins venaient de temps à autre pour leur parler.
- Laissez-nous voir l'œuf d'âne, Demandaient-ils. Nous n'en avons
jamais vu.
- Oh non ! Répliquait Djeha-Hodja Nasreddin ou Kalima. Nous ne pouvons
pas prendre le risque de le laisser se refroidir.
La première semaine passa, puis une deuxième, puis une troisième. Djeha-Hodja
Nasreddin et sa femme surent que le temps était arrivé de voir leur bébé âne.
Ils découvrirent l'œuf et le caressèrent. Il semblait plus doux. Sûrement il ne
devrait pas tarder à éclore. Ils ont patiemment couvé l'œuf, à tour de rôle,
pendant encore trois jours. L'œuf était plus doux mais aucun ânon n'en était
sorti. Par contre, il dégageait une odeur particulière fort désagréable.
- Cet œuf est pourri, dit Djeha-Hodja Nasreddin. Nous ne pouvons
jamais espérer avoir un ânon.
Déçu, il prit l'œuf pourri pour le jeter. Comme il marchait lentement dans la
rue, l'œuf sous son bras, il s'est demandé pourquoi les gens prenaient un air
si amusé.
- Les oeufs d'âne poussent sur des lianes de potiron ! Les oeufs d'âne
poussent sur des lianes de potiron ! Chantaient les enfants.
Arrivant au-delà des murailles de la ville, en haut d'une colline, il lança le
potiron qu'il prenait pour un œuf. Il dévala la pente entre les rochers et les
buissons. Arrivé au bas de la pente, il frappa une pierre et s'ouvrit. Un lapin
qui dormait sous un arbre, effrayé par
le potiron qui venait d'éclater, s'échappa et disparut. En voyant le lapin aux
longues oreilles, Djeha-Hodja Nasreddin poussa un profond soupir.
- Voilà enfin le bébé âne ! L'œuf était prêt à éclore ! Nous aurions dû
attendre encore un peu ! Maintenant, notre ânon est perdu pour toujours !
Puisse Allah nous aider !
75 Un don pour un autre
Un jour d'été, Djeha-Hodja Nasreddin se rendit à la ville
voisine. Marchant de longues heures, avec une chaleur torride, il se fatigua
rapidement. S'asseyant au pied d'un arbre pour se reposer, il dit :
- Oh mon Dieu ! Je t'adresse une prière pour que tu donnes un âne à ton
fidèle serviteur.
Quelque temps après, il vit un soldat à cheval, tenant en laisse un jeune
poulain. Il s'approcha de Djeha-Hodja Nasreddin et lui ordonna :
- Ne reste pas assis ainsi à ne rien faire. Mon poulain est las de marcher.
Prend-le sur ton dos jusqu'à l'entrée de la ville.
Djeha-Hodja Nasreddin a tenté de protester, expliquant qu'il était vieux et
fatigué. Mais le soldat ne voulait rien entendre, allant même jusqu'à lui
donner un coup de cravache. Arrivés à destination, Djeha-Hodja Nasreddin posa
le poulain à terre et s'écroula. Après un temps, il se releva, leva ses bras au
ciel et dit :
- Seigneur ! Ou je n'ai pas su m'exprimer clairement ou vous m'avez mal
compris. J'ai demandé quelque chose à chevaucher mais vous m'avez envoyé
quelque chose qui m'a chevauché.
76 Une louchée pour mourir
Un jour, Djeha-Hodja Nasreddin et certains de ses amis furent invités à dîner.
L'entrée consistait en une compote glacée. Leur malicieux hôte prit une louche
et commença à ingurgiter la compote. Après chaque louchée, il s'exclamait :
- Je vais mourir ! Je vais mourir !
Djeha-Hodja Nasreddin et les autres invités utilisaient une toute petite cuillère
et, de fait, ne purent ni apprécier le goût de la compote ni apaiser leur faim.
Finalement, Djeha-Hodja Nasreddin perdit toute patience et interpella l'hôte :
- Pourquoi ne nous laisses-tu pas utiliser la louche afin que nous
puissions, nous aussi, avoir une chance de mourir, au moins une fois.