Djeha-Hodja Nasreddin et son burnous

 

77      Le banquet et le burnous
- Vite ! Tu vas être en retard pour le banquet de Khalid ! Plusieurs personnes ont donné ce conseil à Djeha-Hodja Nasreddin comme il rentrait chez lui, après avoir travaillé dans son vignoble.
- Ils ont raison, a admis Djeha-Hodja Nasreddin, ajoutant :
- Je serai en retard pour le dîner, à moins que je n'y aille maintenant – tel que je suis.
Il a redirigé son âne vers la maison de Khalid. Arrivé là, il l'attacha à un pieu dans la cour de Khalid. Toujours sûr d'être le bienvenu, il a distribué sourires et plaisanteries à droite et à gauche. Il était tellement content qu'il n'a pas remarqué que personne ne l'écoutait ! Bien plus étrange encore, quand le potage fut servi, Khalid conduisit les autres hommes à table, ne prêtant aucune attention à Djeha-Hodja Nasreddin.
- Oh Khalid Effendi ! Dit gaiement Djeha-Hodja Nasreddin. J'ai constaté une excellente récolte dans votre vignoble.
Occupé avec des invités mieux habillés, Khalil semblait ne pas avoir entendu. Djeha-Hodja Nasreddin regarda attentivement les invités. Chaque homme portait ses vêtements les plus beaux. Alors Djeha-Hodja Nasreddin regarda ses propres mains, durcies par le travail dans le vignoble. Il regarda ses propres vêtements rapiécés. Tranquillement, il s'esquiva, détacha son âne et rejoignit sa maison.
- De l'eau chaude et du savon, ordonna t-il à sa femme. Mes nouvelles chaussures ! Mon turban le plus beau ! Mon beau burnous blanc ! Ajouta t-il.
Djeha-Hodja Nasreddin était devenu un homme nouveau, que sa femme admirait, ne l'ayant pas vu, depuis des années, aussi bien paré. Arrivant à la maison de Khalid, un domestique le salua et le conduisit dans la pièce du banquet. Khalid l'escorta à la meilleure place. Il fut bien servi et tous les hommes lui souriaient et ne prêtaient attention qu'à lui. Au moment le plus propice, Djeha-Hodja Nasreddin prit le morceau de viande le meilleur et, au lieu de le porter à sa bouche, ouvrant son burnous, il plaça la viande dans une poche intérieure.
- Mange, burnous, mange ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin, qui fit suivre la viande par une poignée de pilaf, un morceau de fromage et une figue.
- Mange, burnous, mange ! Répétait Djeha-Hodja Nasreddin à chaque bouchée introduite dans la poche intérieure du burnous.
Les invités se sont arrêtés de manger pour regarder Djeha-Hodja Nasreddin alimentant son burnous.
- Dites-moi, Djeha-Hodja Nasreddin Effendi, lui dit Khalid, que signifie cette façon de parler à votre burnous et de lui donner à manger.
- Quand je suis entré ici avec mes vieux habits, il n'y avait pas de place pour moi à cette table. Mais quand je suis revenu, paré de nouveaux habits, rien n'était trop beau pour moi. Cela montre que c'était le burnous, et non pas moi, que vous avez invité à votre banquet.

78      Le burnous de Djeha-Hodja Nasreddin
Un matin, ses voisins interrogèrent Djeha-Hodja Nasreddin, lui demandant quel était ce tapage qui, la nuit dernière, venait de sa maison :
- Cela ressemblait à quelque chose qui dégringolait un escalier. Que s'est–il donc passé ?
- Ce n'est rien, dit Djeha-Hodja Nasreddin, juste mon burnous que ma femme avait jeté au bas de l'escalier.
- Mais un vêtement ne fait pas tant de bruit ! Rétorquèrent les voisins.
- C'est que moi, j'étais dedans, répondit Djeha-Hodja Nasreddin.

79      Tir à l'arc au clair de lune
Depuis le jour où Djeha-Hodja Nasreddin avait étonné les soldats de Tamerlan, en tirant à l'arc et en envoyant la flèche dans le mille, il tenait à sa portée un arc et une flèche, au cas où il en aurait l'usage. Il se sentait plus rassuré de savoir qu'il pouvait défendre sa maison et sa femme contre toute menace. Une nuit, il fut réveillé par des bruits venant de sa cour. Sans réveiller sa femme, il rampa jusqu'à la fenêtre, prenant avec lui arc et flèche. En regardant dehors, il constata que la cour était dans une totale obscurité, mais il pouvait toujours entendre un bruit venant du vieil abricotier, comme si le vent s'engouffrait dans les vêtements d'un possible voleur. Dans l'obscurité, il ne pouvait rien voir. Soudain la lune émergea d'un nuage qui la cachait et toute la cour se trouva éclairée. Il y avait un maraudeur, juste sous le vieil abricotier. Djeha-Hodja Nasreddin pourrait voir sa djellaba qui flottait au vent. Il était temps maintenant pour Djeha-Hodja Nasreddin de se comporter en héros. Il regarda Kalima qui dormait et chuchota :
- Quoi qu'il puisse advenir, ton mari te protégera ! Dors sans crainte ! Tu es en parfaite sûreté !
- Allez-vous en, voleur !
Cria Djeha-Hodja Nasreddin.
Il attendit. Ce qui paraissait être le visage du voleur était toujours sous l'arbre.
- Pars ou je te tuerai avec ma flèche.
Cette menace aurait du suffire pour terrifier l'intrus, mais il ne bougeait toujours pas.
- J'arme mon arc, dit Djeha-Hodja Nasreddin.
Le voleur était toujours là, sans bouger.
- Je désarme mon arc, l'avertit Djeha-Hodja Nasreddin, qui voulait ainsi donner une chance au voleur et lui permettre de s'échapper. Mais, ce dernier ignora ces menaces.
- Je tire ! Cria Djeha-Hodja Nasreddin, ce qu'il fit aussitôt.
À ce moment même, la lune fut cachée par un autre nuage et la cour fut de nouveau dans l'obscurité totale. Il constata de visu qu'il n'y avait plus rien sous le vieil arbre. Le voleur était probablement parti, sans demander son reste. Djeha-Hodja Nasreddin raconta toute l'histoire, avec force gestes, à Kalima qui était maintenant réveillée. Alors il se blottit sous son édredon et dormit profondément, convaincu d'avoir été très courageux. A son réveil, il constata que Kalima allait et venait, montrant une grande agitation et beaucoup de colère.
- Djeha-Hodja Nasreddin Effendi ! Djeha-Hodja Nasreddin Effendi ! Viens ici !
Il alla à la fenêtre et vit Kalima tenant son propre burnous, qu'elle avait lavé la veille et qu'elle avait mis à sécher sous le vieil abricotier. Son beau burnous  blanc était transpercé de part en part par la flèche de Djeha-Hodja Nasreddin.
- Oh, Dieu soit loué ! Dit Djeha-Hodja Nasreddin.
- Pourquoi louer Dieu alors que tu as sérieusement abîmé ton burnous ?
- Oh, Kalima ! Tu ne vois donc pas que ma vie a été sauvée comme par miracle ?
Cria Djeha-Hodja Nasreddin, regarde où cette flèche a percé le burnous ! Si j'avais été à l'intérieurdu burnous, la flèche aurait atteint mon estomac. Oh, Dieu soit loué !